Le récit palpitant d’un mollusque maltraité

Grand angle

N° 399 - Publié le 28 avril 2022
STEPHANE POUVREAU / IFREMER
Expérimentation permettant d'évaluer les performances de recrutement des huîtres plates.

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Les bancs sauvages d’huîtres plates se portent mal. À Brest, des solutions de restauration fleurissent pour soigner ce coquillage.

L’huître plate a une histoire tumultueuse. Longtemps convoitée, exploitée puis pillée par les êtres humains, elle est aujourd’hui menacée en Europe. L’engouement pour ce bivalve1 débute dès l’Antiquité où il est alors facilement accessible à pied, sur l’estran. « Les siècles défilent et même la cour de Louis XIV en raffole : c’est un mets de luxe. Puis, il est tellement pêché qu’il ne se trouve plus que sous l’eau », raconte Stéphane Pouvreau, biologiste marin à l’Ifremer2 à Brest. Alors, à bord de chaloupes, les pêcheurs raclent les fonds avec des grands râteaux, puis des dragues, dans l’espoir de récolter à nouveau le précieux coquillage. Dès 1728, la cadence de pêche s’accentue au point d’être effrénée. C’est le début de la fin pour les bancs sauvages d’Ostrea edulis3 : leur récolte est divisée par 20 entre 1850 et 1860. Constatant l’épuisement de la ressource, le gouvernement de Napoléon III forme une commission en 1853 qui analyse l’état de santé des huîtres plates sur les côtes françaises. « Quasiment au même moment le naturaliste Victor Coste et Ferdinand de Bon, chef de service de la marine à Saint-Servan, tentent d’élever le coquillage grâce à l’ostréiculture pour revigorer le stock en rade de Brest », relate Lucas Bosseboeuf, doctorant en histoire marine au Lemar4. Mais cela se solde par un échec.

Formation de récifs

Pendant plusieurs années la pêche du coquillage est interdite ou restreinte, mais rien n’y fait : l’huître plate peine à reconquérir le littoral. « En temps normal, ce bivalve forme des récifs avec ses congénères en s’agglutinant les uns aux autres. En trop petit nombre, ils ne peuvent pas créer ces structures », rappelle le biologiste. Or, la formation d’un banc est vitale pour l’espèce : elle lui permet de s’éloigner du fond et de mieux filtrer le phytoplancton présent dans l’eau. Puis, prendre de la hauteur aide le mollusque à s’écarter du sédiment où se cachent les kystes de deux parasites apportés sur le littoral français. Le premier, Marteilia refrigens, sévit en 1970 avant Bonamia ostreae en 1980. « Ces deux épizooties5 ont porté un coup de massue aux derniers bancs sauvages mais aussi à la culture de cette espèce en Bretagne », rapporte Stéphane Pouvreau. Le temps de l’huître plate semble révolu. Sa cousine introduite du Japon, l’huître creuse ou Crassostrea gigas, est cultivée depuis les années 1970 en France. Dès lors, les consommateurs n’ont d’yeux que pour elle. « L’huître plate a l’air de disparaître de la mémoire collective et les gens oublient qu’elle était abondante en rade de Brest, il y a plusieurs siècles », souligne l’historien.

OLIVIER DUGORNAY / IFREMER

Pendant 12 jours, la larve d'huître plate vit en pleine mer.

Peaux de chagrin

Aujourd’hui, près de dix petits gisements de ce bivalve persistent en Bretagne. Des peaux de chagrin donc. Ce sont les cœurs d’anciens récifs, formés de coquilles anciennes, qui accueillent de temps à autre les dernières larves d’huîtres plates en quête de support. Ces bancs, vestiges d’une autre époque, doivent être à tout prix restaurés. En effet, leurs cavités profondes et irrégulières offrent des habitats essentiels à une myriade d’organismes marins, tels que le pétoncle noir ainsi que divers crustacés et poissons. Ostrea edulis modifie ainsi durablement son environnement, on dit alors que c’est une espèce ingénieure. Outre le fait qu'elle favorise la biodiversité, l’huître plate stabilise les sédiments et améliore la qualité et la clarté de l’eau. « Elle filtre plus de 100 litres d’eau par jour », indique Stéphane Pouvreau.

Une alliance européenne

Forts de ce constat, des scientifiques de dix pays européens ont formé en 2017 la Native Oyster Restauration Alliance. Ce réseau multidisciplinaire vise à restaurer l’huître plate, la seule native d’Europe. En France, le projet Forever est né de cette coalition et tente de sauver depuis 2018 les derniers récifs encore présents sur le littoral breton. Stéphane Pouvreau coordonne ce programme6 et élabore des supports à partir d’un béton coquillier7 pour accueillir des larves d’huîtres plates. Neuf de ces structures sont installées en rade de Brest et en baie de Quiberon. « Après quelques ajustements, la colonisation a finalement fonctionné et chaque été nous évaluons l’évolution de ces récifs uniques », s’enthousiasme le biologiste marin. C’est sans doute le signe d’un nouveau départ pour l’huître plate en Bretagne.

Les populations préhistoriques en consommaient !

« Il y a 8 000 ans, les êtres humains savouraient déjà l’huître plate », raconte Catherine Dupont, chercheuse CNRS en ar-chéomalacologie à l’Université de Rennes 1.
Sur la presqu’île de Quiberon, le site archéologique de Beg-er-Vil livre des coquilles d’huîtres associées à des fragments de rochers. Ces discrètes évidences indiquent que les populations du Mésolithique, soit 6 000 ans avant J.-C, ont percuté avec des galets côtiers le granit de l’estran pour en détacher le bivalve et le consommer. Durant la Préhistoire et la Protohistoire, l’exploitation de ce mollusque est tout de même restée raisonnable. C’est sous l’influence des Romains que la demande a augmenté et que l’huître plate a commencé à être à la mode. « Nous avons retrouvé d’importants amas coquilliers dans diverses villas gallo-romaines. Pour être mangée fraîche, elle était acheminée rapidement. » Cette livraison express avait un certain coût et l’huître est ainsi devenue un marqueur social. Force est de constater que c’est toujours le cas aujourd’hui. Malgré les siècles écoulés, l’emballement pour l’huître ne s’essouffle pas.

PAULE-ÉMILIE RUY
catherine.dupont@univ-rennes1.fr
PAULE-ÉMILIE RUY

1. Mollusque qui possède deux valves, soit deux coquilles.
2. Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer.
3. Nom scientifique de l’huître plate.
4. Laboratoire des sciences de l’environnement marin.
5. Épidémies qui touchent les espèces animales.
6. Avec le comité régional conchylicole de Bretagne Sud.
7. Constitué de restes de coquilles d’huîtres creuses, largement consommées en France.

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