Les festivals, « laboratoires à ciel ouvert »
Grand angle
Quoi de mieux qu’un festival pour étudier le rapport à la culture, ses inégalités d’accès et même quelques phénomènes de société ? Chaque année, début décembre, des chercheurs se rendent aux Rencontres Trans Musicales de Rennes pour scruter leurs publics.
Il y a la navette qui file sur la voie express, les voitures mal garées en bord de route, les groupes d’amis qui se retrouvent, les billets qu’on cherche partout, l’excitation qui monte et l’écho de la musique qui laisse présager ce qui se trame derrière les contrôles de sécurité. À chaque festival, les mêmes scènes se jouent et se rejouent. Celles des derniers instants de « l’avant». Puisque passé les portes, c’est un autre monde qui s’installe pour quelques jours : «Un temps hors du temps, marqué par une unité de lieu et de programmation», note Raphaël Roth, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Inseac1 du Cnam2, à Guingamp.
D’Avignon à Cannes en passant par les Francofolies de La Rochelle ou les Vieilles Charrues (Carhaix), ses collègues et lui sillonnent la France pour étudier les publics de festivals. Depuis 2008, ils se rendent aux Rencontres Trans Musicales de Rennes, dont la 47e édition se tient cette année du 3 au 7 décembre.
Travailler la curiosité
« Chaque événement a un public un peu différent », souligne Camille Royon, docteure en sciences de l’information et de la communication et coordonnatrice des actions de proximité aux Trans. «Chez nous, il se caractérise surtout par le fait que les gens achètent leur billet les yeux fermés, sans connaître les artistes.»
Une singularité liée à l’ADN de l’événement, reconnu pour sa programmation axée sur la découverte de talents émergents. « Notre objectif est de valoriser la découverte pour tout le monde car on est conscients que cette curiosité n’est pas innée, elle se travaille», poursuit-elle. Cela passe notamment par des dispositifs d’éducation artistique et culturelle (EAC)3 qui visent par exemple à faire se rencontrer tout au long de l’année des élèves et des artistes.
Observer scientifiquement la démocratisation culturelle à travers les festivals est d’ailleurs devenu le principal sujet de recherche de Raphaël Roth et ses collègues. « Les inégalités d’accès à la culture sont avant tout des inégalités sociales. L’EAC, c’est la possibilité de les réduire, d’où l’intérêt de l’étudier », résume le chercheur.
Aux Trans, chercheurs et organisateurs travaillent ensemble sur l’étude des publics. Camille Royon coordonne cette enquête depuis dix ans, après une thèse Cifre4 entre l’Inseac et les Trans, pour laquelle elle s’est justement intéressée aux publics. Chaque année, elle envoie un questionnaire d’environ 80 questions aux festivaliers. Certaines servent à décrire les répondants (âge, situation professionnelle, niveau d’études…), «mais l’idée est d’aller au-delà, on ajoute des items sur des points que l’on veut approfondir comme les manières de se déplacer ou le rapport à la culture», souligne la docteure en sciences de l’information et de la communication.
Le tout, complété par des observations faites sur place ou encore des entretiens collectifs avec des festivaliers. « Cette approche scientifique est précieuse parce qu’elle permet de passer d’un ressenti à des faits prouvés », explique Camille Royon. C’est ainsi qu’après le Covid, ces études ont par exemple mis en évidence une diminution du nombre de jeunes dans les festivals et ouvert des questionnements sur les manières de s’adresser à eux. La méthode scientifique est donc utilisée par les organisateurs, pour mieux connaître leurs publics, leurs évolutions et leurs comportements.

© RAPHAËL ROTH / ÉLODIE LE GALL
Les chercheurs ont demandé aux festivaliers de retracer leur parcours sur le site.
Démarche inductive
Mais l’événement est aussi un lieu d’innovation pour les chercheurs. «Il y a quelques années, on a demandé à des festivaliers de retracer leurs trajets sur le Parc Expo5 avec des pelotes de laine, sur un plan, pour comprendre la manière dont ils se sont approprié les lieux», illustre Raphaël Roth. Et c’est aussi l’occasion de former les étudiants à la recherche. « La notion de terrain nous motive. En tant que scientifique, il faut vivre le festival, se laisser porter jusqu’à ce que notre regard soit attiré par des saillances, on parle de démarche inductive», explique le chercheur, qui souligne la difficulté à mener un travail d’ethnographie sur sa propre société : «On ne peut pas s’en extraire, nous sommes entourés de gens qui nous ressemblent, se mettre dans la position de l’enquêteur demande une certaine disposition mentale, pas toujours facile à atteindre».
Expérience sensible
Et si les festivals intéressent les chercheurs, c’est aussi parce qu’avec leur unité de temps et de lieu, ce sont de véritables petites sociétés. Du vendredi 10h au lendemain 8h, lorsque les Trans proposent des événements sans discontinuer, «on recrée une vie quotidienne : il faut manger, se reposer, aller aux toilettes… tout en profitant de l’offre culturelle», analyse Camille Royon. Ce qui en fait «un laboratoire à ciel ouvert, on voit le monde social en condensé dans toute sa diversité», observe Raphaël Roth, qui a déjà étudié la place des écrans ou encore l’empreinte carbone des transports auprès des festivaliers et affirme qu’il est possible de «dresser des parallèles entre les pratiques en festival et dans le reste de la société».
D’ailleurs, l’expérience festivalière est loin de se résumer à une rencontre artistique. « C’est quelque chose de très sensible, qui fait appel aux émotions et aux souvenirs. Que choisit-on de convoquer quand on raconte un festival ?, interroge Camille Royon. C’est généralement lié à la jeunesse, à un moment entre amis, à une fois où l’on est tombé amoureux…» Une dimension affective souvent ancrée par des «prothèses comme les photos, les vidéos ou les produits dérivés, qui renvoient systématiquement à l’expérience marquante», développe Raphaël Roth, pour qui la culture est aussi sociale qu’intime : «Dans tous les cas, elle nous construit».
1. Institut national supérieur de l’éducation artistique et culturelle.
2. Conservatoire national des arts et métiers.
3. Politique visant la participation de tous les jeunes à la vie artistique et culturelle par l’acquisition de connaissances, un rapport direct aux œuvres, la rencontre avec des professionnels et une pratique artistique ou culturelle.
4. Les conventions industrielles de formation par la recherche sont des thèses en entreprise encadrées par un laboratoire public.
5. L’un des sites du festival.
TOUS LES GRANDS ANGLES
du magazine Sciences Ouest