On a sucré la mer

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N° 375 - Publié le 3 octobre 2019
Ekaitz Erauskin - Azti
Ces plaques immergées dans le golfe de Gascogne permettent d’échantillonner les polluants. Des édulcorants de synthèse ont été détectés.

Des polluants et des sucres artificiels sont détectés en haute mer.

Les rivières sont contaminées par des produits d’origine humaine. Mais comment évaluer la présence au large des polluants qui pro-viennent de l’embouchure des fleuves ?

Le chimiste Luca Nizzetto, de l’Institut norvégien pour la recherche sur l’eau, s’y est intéressé dans le cadre du projet Jerico-Next. Ce programme scientifique européen1, coordonné par l’Ifremer Brest, vient de se terminer. Résultat : des pesticides, des produits pharmaceutiques et un édulcorant ont été découverts, depuis la côte jusqu’au grand large.

Du Portugal à l'Arctique

« Nous avons placé pendant plusieurs mois des plaques qui collectent passivement les contaminants dans l’eau, explique Luca Nizzetto. Ces “échantillonneurs” étaient fixés à des plateformes au large du Portugal, de la Norvège et de la Suède. » Ce protocole pourra être réutilisé dans toutes les mers d’Europe.

Les chercheurs ont également placé des machines à bord de ferries et de navires scientifiques, en mer Baltique et mer du Nord… jusque dans l’Arctique. L’intérêt ? Des échantillons sont prélevés régulièrement sur un même trajet. « Ces boîtes, ou “ferries boxes” ont la taille d’une armoire. Elles sont connectées au circuit des moteurs du bateau, qui utilisent l’eau de mer comme fluide de refroidissement. Nous prélevons une partie de l’eau pour étudier les polluants », complète Laurent Delauney, ingénieur Ifremer et coordinateur de la partie technologique du projet. L’eau prélevée est filtrée à travers une cartouche qui absorbe les contaminants. Ces derniers sont ex-traits grâce à un solvant, puis analysés. Verdict ? « Nous avons détecté des pesticides, dont des fongicides et herbicides, jusqu’au Spitzberg2 ! », note Patrick Farcy, directeur scientifique adjoint de l’Ifremer et coordinateur de Jerico-Next. Il n’y a pourtant pas d’agriculture intensive sur cette île norvégienne...

À 700 km du rivage

Les produits détectés proviennent forcément de nos rivages. Ils ont voyagé sans être dégradés sur 700 km au moins depuis la côte habitée la plus proche ! Voire de bien plus loin. Et il n’y a pas qu’eux. « Des milliers de substances sont rejetées à la mer avec les eaux usées, poursuit Luca Nizzetto. Des antibiotiques, par  exemple contre les infections urinaires, ou encore des anti-inflammatoires, des antiépileptiques, des psychotropes… »

Certains de ces polluants n’avaient jamais été mesurés en mer, encore moins au large. Parmi eux, le plus abondant est le sucralose, soulignent les scientifiques. Cet édulcorant artificiel est utilisé pour sucrer des boissons ou des gâteaux. Dans l’environnement, c'est un déchet que les poissons ne digèrent pas.

Molécule quasi indestructible

Présent dans de nombreux produits transformés, le sucralose est une molécule quasi indestructible. Il se retrouve en grande quantité dans les eaux usées, puis dans la mer. À tel point que pour Patrick Farcy : « Il sera bientôt possible d’aller en mer de Norvège avec un café sans sucre… et d’en revenir avec un café sucré ! »

Claire Guérou

1. Jerico-Next (2015 à 2019) a été précédé d’un premier volet, Jerico-RI, débuté en 2011. Le but est de standardiser le matériel et d’harmoniser les méthodes de recherche en Europe, pour comparer les données.
2. Une île de l’archipel norvégien du Svalbard, situé dans l’océan Arctique.

Patrick Farcy,
patrick.farcy@ifremer.fr

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