Les tentatives folles pour contrôler une espèce invasive

Espèces invasives, quelles menaces ?

N° 442 - Publié le 3 novembre 2026
svetozarcenisev / unsplash
Le ragondin est considéré comme une espèce exotique envahissante. Introduit en France pour sa fourrure à la fin du XIXe siècle, il perturbe notamment le réseau hydraulique et dégrade les berges.

Comment les autorités réagissent-elles face à une population considérée comme envahissante ? Entre dangereuses expérimentations et aveu d’impuissance, des solutions intermédiaires existent, mais aux implications complexes.

L’Homme fait montre d’une grande créativité dans sa tentative de contrôle de la nature. Diffuser un virus contre la carpe en Australie ? Cela l’a bien tuée, mais ses cadavres ont rempli les cours d’eau asphyxiés. Autre expérimentation : introduire une espèce tuant l’espèce envahissante. Mais combien sont devenues invasives à leur tour ! L’introduction volontaire est désormais interdite. Éradiquer par des produits chimiques ? Cela a été tenté pour l’algue Caulerpe en Méditerranée, mais a tué des espèces associées. L’arracher ? « Pire que tout : on a accéléré son expansion en dispersant ses petits grains », rapporte Antoine Carlier, écologue à l’Ifremer, à Brest.

Trop tôt ou trop tard 


Face à la crépidule, coquillage qui a proliféré à partir des années 1990 en rade de Brest, des pêcheurs avaient proposé des prélèvements massifs. Mais c’était courir le risque de mettre trop de vase en suspension et d’asphyxier momentanément les fonds marins. Autre idée : utiliser la coquille pour amender les champs et la chair pour des recettes dans des restaurants étoilés… « Mais ça n’a jamais pris. Pourtant, j’y ai goûté, ce n’est pas mauvais ! ». Une mauvaise image lui colle à la coquille. Quand bien même son nom a été changé (en « berlingot de mer »).

Moins radical : prélever les coquillages en périphérie des bancs pour limiter leur expansion. Mais avant le pic, car « une fois le processus d’invasion installé, c’est irréversible », signale Antoine Carlier. C’est donc la détection précoce qui prime. Tout un chacun est invité à partager ses observations du littoral sur le site biolit.fr.

Point de bascule
 

Entre espèces émergentes et envahissantes, la frontière est souvent fine. À quel moment une population bascule-t-elle dans la catégorie des envahisseurs ? « Des espèces exotiques sont déclarées envahissantes et exterminées à ce titre avant même de savoir si elles auront un impact sur la biodiversité locale. En effet, l’éradication d’une population n’est plus possible au-delà d’un certain seuil démographique ; ce genre de campagne doit donc être menée très tôt pour espérer réussir. Le ragondin a été éradiqué des Îles Britanniques car il a fait l’objet de destructions “préventives”, alors qu’en France, où nous avons été plus attentistes, sa démographie est hors de contrôle », décrit Filipe Drapeau Vieira Contim, maître de conférences en philosophie à l’Université de Rennes. Qui pose ce problème éthique : « On ne peut pas toujours s’appuyer sur le “passif” d’une espèce pour prédire sa dynamique ; c’est le contexte environnemental qui rend une espèce invasive. »

Les espèces exotiques envahissantes finissent toutes par décliner après avoir proliféré. « Mais c’est un phénomène qui se passe sur vingt, trente, quarante ans, reprend Antoine Carlier. Souvent, nous n’arrivons pas à expliquer les causes de la régression. On suppose qu’elles finissent par rencontrer des prédateurs et des maladies. »
 

Réguler, un dilemme éthique

Les humains peuvent-ils se permettre de réduire ou d’augmenter volontairement une population qui nuit à d’autres ? « Il y a des cas où les espèces exotiques nuisent incontestablement à la biodiversité, notamment dans les milieux insulaires, et où il est difficile d’éviter leur éradication par des méthodes létales », estime Filipe Drapeau Vieira Contim, maître de conférences en philosophie à l’Université de Rennes. 

Pour le philosophe, le problème éthique réside en « la différence de traitement entre les espèces exotiques invasives et les espèces indigènes invasives. Il y a deux poids deux mesures. Lorsque les acteurs de la conservation estiment qu’une espèce est “de chez nous”, ils ne remettent pas en cause sa place dans l’écosystème et font plus facilement la part des choses en se demandant pourquoi cette espèce est devenue invasive. Dans la majorité des cas, l’espèce invasive est la cause déclenchante ou immédiate du dommage écologique, mais la cause structurante réside dans la dégradation ou la fragilisation préalables d’un écosystème par les activités humaines. Les scolytes par exemple, insectes indigènes, causent actuellement des ravages sur les peuplements d’épicéas, mais la cause structurante est le réchauffement climatique qui affaiblit les défenses de ces arbres tout en accélérant la reproduction de ces coléoptères. Lorsqu’une espèce exotique devient invasive, le réflexe est de lui faire porter l’entière responsabilité du dommage comme si l’espèce était “par essence” invasive, alors que le mécanisme est pourtant le même ».

Fanny Guyomard
Fanny Guyomard

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