Ce que nous mangeons raconte bien plus que nos goûts. Entre quête de plaisir, contraintes de temps et impératifs écologiques, nos choix alimentaires reflètent nos modes de vie et les mutations de la société tout en dessinant des inégalités encore fortes.
« C’est l’une des seules choses dont on ne peut pas se passer : l’alimentation fait partie des besoins physiologiques primaires », pose d’emblée Ludovic Paquin, maître de conférences en sciences des aliments à l’Institut des sciences chimiques de Rennes et co-titulaire de la chaire “Aliments et bien manger” de la fondation de l’Université de Rennes. Il s’agit en effet d’un objet particulier, d’une consommation pas vraiment comme les autres. « Une fois qu’on l’ingère, elle fait partie de nous. Ce qu’on mange nous construit, nous devenons littéralement ce que nous mangeons », poursuit le chercheur.
Plaisir et partage
Du repas de famille mijoté des heures durant à la street-food de retour de soirée en passant par la viennoiserie achetée en vitesse sur le chemin du travail, une notion s’avère indissociable de l’alimentation : le plaisir. « Il y a vingt ans, on imaginait un monde où l’on se déplacerait en voitures volantes et où l’on se nourrirait uniquement de pilules. Force est de constater que nous roulons encore au sol et que personne ne mange grâce à des pilules, parce qu’il y manquerait cette notion de plaisir », avance Ludovic Paquin. Peut-être aussi parce qu’il est plus facile de partager un repas qu’un comprimé. Dans toutes les cultures, peu importe les générations, l’alimentation est un facteur de sociabilisation. Les repas se partagent et la nourriture sert de prétexte aux retrouvailles. L’assiette est aussi un vecteur important de l’identité : Marseille est ainsi attachée à sa bouillabaisse et la Bretagne à son beurre salé.
Malgré la place prépondérante qu’elle occupe dans nos (sur)vies, elle est pourtant ce sur quoi nous tendons à rogner en premier. Le temps file entre les doigts, l’argent vient à manquer… et voilà que nous sautons un repas. « Certaines personnes préfèrent garder un abonnement Netflix ou s’acheter un objet cher quitte à moins bien manger. Ce sont des choix très révélateurs », souligne le spécialiste, pour qui la manière dont nous nous alimentons reflète des modes de vie.
« L’alimentation de demain sera comme celle d’hier : issue de ce qui vient du sol »
Dilution du temps
« Nous ne mangeons pas de la même manière aujourd’hui, dans les années 2020, qu’autrefois, lorsque nous allions travailler dans les champs avec des dépenses caloriques énormes. Et heureusement, parce que nous ne serions pas en forme », sourit le scientifique.
Le corps s’adapte au quotidien, et ses besoins avec. Mais au-delà de la taille des portions, ce sont aussi les manières de s’alimenter qui évoluent, portées par la diffusion de certains modèles, comme les fast-foods ou les supermarchés, et de produits (steak haché, boîte de conserve). En creux, nos manières de manger sont le miroir des évolutions de la société. L’augmentation du travail des femmes a par exemple sans doute contribué au remplacement de produits coûteux en travail domestique par d’autres, demandant moins de temps de préparation.
Mais certaines habitudes ne changent pas. « En automne, on mange toujours des courges, en été des tomates et au printemps des asperges. Les aliments disponibles varient peu », remarque Ludovic Paquin. D’autant plus que la levée des contraintes d’approvisionnement a entraîné une diversification sur les étals. Le développement des moyens de transport et de la réfrigération par exemple, a permis de manger des fruits de mer à Nancy et du cacao à Pontivy.
Si les choix sont aujourd’hui moins contraints par la géographie, ils le sont par le temps et l’argent, deux ressources limitées qui questionnent nos priorités. « En théorie, tout le monde veut manger sain, bio, local et de saison, mais dans les faits les choix individuels sont orientés par ces contraintes, et les industriels développent une offre pour y répondre », souligne Pierre Weill, ingénieur agronome, docteur en biologie et co-titulaire de la chaire “Aliments et bien manger” de la fondation de l’Université de Rennes1. Si l’on trouve des carottes pré-râpées ou des pizzas surgelées dans les rayons des supermarchés, c’est en effet pour répondre à une demande. « Il y a cent ans, nos sollicitations après une journée de travail étaient moins nombreuses qu’aujourd’hui. Le temps se dissout dans un certain nombre d’activités et celui dédié à la préparation des repas diminue, c’est mécanique », analyse Ludovic Paquin, pour qui « la volonté de la nouvelle génération de regagner du temps sur le travail pourrait se traduire par plus de temps accordé aux repas. »
Une seule santé
Dans un monde qui change, confronté à de multiples transitions, la manière dont nous mangeons est amenée à évoluer. Ne serait-ce que pour « en finir avec l’alimentation à deux vitesses : une pour les gens qui ont le temps et l’argent et une autre pour ceux qui n'en n'ont pas », appuie Pierre Weill. Les inégalités d’accès à une nourriture de qualité en quantités suffisantes s’observent aussi entre pays : « Dans certains territoires américains, les individus ingèrent deux à trois fois les quantités nutritionnelles journalières recommandées, dans certains pays on est largement en dessous. Il va falloir rééquilibrer le jeu pour mieux répartir les ressources », renchérit Ludovic Paquin.
Face au dérèglement climatique, à la croissance démographique et à la finitude des ressources, les défis du système alimentaire mondial sont nombreux. « Dans les années 1950, l’ambition était de nourrir le monde. Aujourd’hui il faut le nourrir en préservant la biodiversité et le climat et en prémunissant les individus contre des maladies de civilisation », résume Pierre Weill, qui aime dresser un parallèle entre ce qui nourrit les plantes et ce qui nourrit les humains. « Nous sommes au bout d’une chaîne alimentaire. Au fond, l’alimentation de demain sera comme celle d’hier : issue de ce qui vient du sol. Et de sa santé dépend la nôtre. »
L’enjeu principal réside alors peut-être dans la reconstruction du lien entre ce que l’on ingère et l’environnement. Bien plus qu’un simple besoin physiologique, « manger, c’est faire des choix et il faut redonner aux citoyens le pouvoir de maîtriser leur alimentation, de savoir d’où elle vient, comment la transformer et ce que nos consommations engagent », conclut Ludovic Paquin.
1. Auteur de Une seule santé, Éditions Actes Sud (2025).
TOUT LE DOSSIER
du magazine Sciences Ouest