Un fléau pour l’environnement
L'empire du numérique
Toujours plus de données, d’objets, de câbles, de serveurs… et de pollution. Malgré des effets indéniables sur l’environnement, la croissance du secteur numérique semble inarrêtable.
En septembre dernier, des chercheurs de l’Institut de Potsdam, en Allemagne, annonçaient qu’une septième limite planétaire était en passe d’être franchie. Ce modèle, établi il y a une quinzaine d’années par des scientifiques suédois, fixe neuf grands équilibres naturels dont le franchissement met en péril la survie de l’humanité. « Le numérique participe à dépasser l’ensemble de ces limites de manière directe ou indirecte », souligne d’emblée Benjamin Ninassi, adjoint au responsable du Programme numérique et environnement de l’Inria1, à Rennes.
Aviation civile
L’empreinte environnementale du secteur est toutefois difficile à quantifier. Souvent, les données ne prennent en compte que les technologies de l’information et de la communication (TIC), délaissant le numérique du secteur agricole, industriel ou encore celui embarqué dans les transports. Mais à elles seules, ces TIC représentent déjà 2 à 5 % des émissions de gaz à effets de serre (GES) dans le monde. « C’est l’équivalent de ce qu’émet l’aviation civile », soulève Benjamin Ninassi.
Même si les données sont loin d’être exhaustives, les tendances ne trompent pas : tout augmente, du nombre d’équipements (34 milliards d’objets connectés dans le monde en 2019) au volume de données connectées à internet en passant par la consommation d’électricité des data centers. L’IEA2 estime même un doublement de celle-ci entre 2022 et 2026. Ces infrastructures au cœur du monde numérique stockent et traitent l’ensemble des fichiers, des services et globalement l’activité de chaque individu sur le net ; ils sont à la base des flux internet. Des flux aujourd’hui « majoritairement générés par la diffusion de contenu vidéo », indique Daniel Ménard, chercheur à l’IETR3, à Rennes. Un constat qui s’explique notamment par l’essor de la vidéo à la demande, le recul de la TNT4 et le développement des réseaux sociaux où la vidéo est reine. Mais cela n’est pas sans conséquences.
Dans un rapport publié en 2019, le Shift Project estimait que la vidéo en ligne était responsable de l’émission de 306 millions de tonnes de CO2 par an, soit une empreinte carbone comparable aux émissions annuelles de l’Espagne. Comment l’expliquer ? « Déjà parce que la vidéo est partout sur internet, mais aussi parce que le média en lui-même comporte beaucoup d’informations à stocker et à traiter, ce qui demande plus d’énergie aux centres de données », rapporte Daniel Ménard. Pour limiter la quantité de données à transporter du data center à l’écran de l’utilisateur, la vidéo est compressée, un peu comme un meuble que l’on transporte en kit plutôt que monté pour gagner du temps. Mais ce travail de « démontage » demande beaucoup d’énergie.
Industrie minière
Pour bien appréhender l’empreinte environnementale du secteur, il est nécessaire de prendre en compte l’ensemble du cycle de vie des dispositifs. « Pour un ordinateur portable, 75 % des émissions de GES ont lieu pendant la fabrication, note Benjamin Ninassi. C’est principalement lié à la production des composants électroniques, comme les cartes mères, qui nécessitent une grande diversité de métaux. On en recense une soixantaine dans un smartphone haut de gamme. »
Or, de l’excavation à l’extraction en passant par le traitement des métaux, l’industrie minière est très gourmande en énergies fossiles. Sans compter la pollution du sol, de l’air, les nappes phréatiques pompées pour noyer les déchets volatiles ou encore les accidents industriels. Le problème est loin de se limiter aux émissions de GES, mais « on a du mal à quantifier les autres effets sur l’environnement et il faut toujours les replacer dans un contexte territorial alors qu'avec le CO2, qu'il soit émis en Chine ou en Espagne, l’impact est le même pour toute la planète », souligne le scientifique. Et à l’autre extrémité du cycle de vie, le recyclage est loin d’être optimal. La filière n’est pas structurée et seule une petite fraction de métaux comme le cuivre, l’or ou l’argent, est récupérée. « Il y a une très forte corrélation entre la pression exercée par les activités humaines sur le système Terre et le développement du numérique, pointe Benjamin Ninassi. C’est l’une des industries les plus soumises à l’effet rebond. » C’est-à-dire que le gain énergétique obtenu par l’amélioration de l’efficacité des infrastructures est toujours contrebalancé par un accroissement des usages. Mais le numérique catalyse aussi les effets indirects sur l’environnement d’autres secteurs. Il a par exemple favorisé l’essor de la fast-fashion ou encore facilité les voyages en avion.
Régulation des usages
Pour respecter les accords de Paris, il faudrait réduire de 45 % les émissions de GES des TIC d’ici 2030. Mais les prévisions de l’Ademe et l’Arcep5 tablent sur une augmentation de 45 % rien qu’en France pour la même échéance. Le numérique est partout, impossible de s’en défaire totalement, alors pour le scientifique, la solution réside dans la hiérarchisation et la régulation des usages. « Certains, comme l’utilisation du numérique au service de l’éducation, de la communication ou encore de la médecine, sont plus utiles que d’autres, l’envoi de vidéos de chats ou la production de deepfakes par exemple », développe-t-il. L’une des clés est à chercher du côté de la sensibilité des utilisateurs. « La connaissance est à la base de tous les changements », assure le scientifique. Derrière nos écrans, nous cliquons, consommons et produisons des données sans nous rendre compte des conséquences. Une opacité qui entretient le mythe de l’immatérialité vendu par les géants du numérique.
1. Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique.
2. Agence internationale de l'énergie.
3. Institut d'électronique et des technologies du numérique.
4. Avec la TNT, il y a un émetteur pour des milliers de téléspectateurs. Lorsque la connexion passe par internet, les flux sont individualisés.
5. Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie et l’Autorité de régulation des communications électroniques.
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du magazine Sciences Ouest