Eau en tension, tensions sur l’eau
L'eau, en péril ?
La tendance à la raréfaction de la ressource occasionne parfois des tensions. L'eau devient alors un véritable instrument de domination, voire une arme de guerre.
« L’eau se soucie peu des frontières », remarque Nathalie Hervé-Fournereau, directrice de recherche CNRS en droit de l’environnement au laboratoire Iode1, à Rennes. L’ONU dénombre plus de 600 aquifères transfrontaliers dans le monde et « rien qu’en Europe, presque 60 % des fleuves sont partagés par plusieurs États », précise la chercheuse.
La ressource se raréfie, la demande augmente et selon les Nations unies, au moins une personne sur quatre vivra dans un pays où le manque d'eau douce sera chronique ou récurrent d’ici 2050. « Sans une gestion efficace de nos ressources en eau, nous risquons d'intensifier les conflits entre les communautés et les secteurs et même d'accroître les tensions entre les nations », prévenait Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU en 2017.
Arme de guerre
Des ajustements diplomatiques au conflit armé, l’accès à l’eau se discute et se dispute. La France et la Suisse ont par exemple ouvert l’été dernier des négociations sur la gouvernance du Rhône, dont le débit est contrôlé par un barrage à Genève, et dont dépend une partie de la production électrique française. Dans certains cas, « la diminution de la ressource entraîne des tensions géopolitiques qui s’ajoutent à des crispations préexistantes », analyse Nathalie Hervé-Fournereau. Et lorsque le vase déborde, l’eau peut devenir une arme de guerre.
Dans les années 1990, lors du siège de Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, les systèmes d’alimentation en eau ont été ciblés par l’armée serbe. Plus récemment, fin 2023, l’UNRWA2 estimait que 70 % de la population de Gaza buvait de l'eau salée et contaminée et que cette situation était destinée à s'aggraver si Israël continuait d'empêcher l'entrée de carburant dans la zone sous blocus. « Polluer et couper l’accès à l’eau sont des stratégies courantes lors des conflits », souligne Nathalie Hervé-Fournereau. Les guerres menées spécifiquement pour l’accessibilité à la ressource sont toutefois plutôt rares, la majorité des pays choisissant de coopérer.
Un conflit écologique et politique
Mais la question des tensions liées aux usages de l’eau se pose aussi à l’intérieur de nos frontières, où l’on n’observe pas tant « un conflit entre des groupes qui se battraient pour la ressource qu’une lutte politique entre des usagers – en particulier les agriculteurs – et un mouvement d’opposition à certains projets », analyse Benoît Grimonprez, professeur en droit à l’Université de Poitiers, spécialiste des questions liées à l’activité agricole. Le genre de tensions que l’on a notamment vu exploser l’année dernière contre le projet de mégabassines à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) ou celui de barrage à Sivens (Tarn) en 2015.
Symbole par excellence de la vie, l’eau devient aussi celui d’un écosystème menacé et d’un commun mal partagé. À tel point que depuis quelques étés, ce sont d’autres symboles qui sont visés, comme les piscines ou les golfs. Dans un monde qui change, une interrogation persiste : faut-il mettre ses forces dans le maintien des habitudes ou au service de l’adaptation ?
1. Institut de l'Ouest : Droit et Europe.
2. Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient.
TOUT LE DOSSIER
du magazine Sciences Ouest