Que cherche le RN au Parlement européen ?
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À un mois des élections européennes, la sociologue Estelle Delaine décrypte les stratégies du Rassemblement national au Parlement européen et les intérêts du parti à intégrer ses bancs.
Le 9 juin, les Français éliront leurs représentants au Parlement européen. Le Rassemblement national, en tête des intentions de vote depuis le lancement de la campagne, espère poursuivre sur sa lancée. Lors des deux derniers scrutins, il avait obtenu le plus de voix, envoyant 24 et 23 députés à Bruxelles. Mais qu’est-ce qu’un parti ouvertement eurosceptique cherche donc à travers les élections européennes ?
Nouveaux codes
« Pour le RN, le Parlement européen est un outil dans la conquête du pouvoir au niveau national », analyse Estelle Delaine, enseignante-chercheuse en sciences politiques à l’Université Rennes 2 et autrice de À l’extrême droite de l’hémicycle1. Pendant trois ans, la chercheuse a enquêté, des commissions parlementaires bruxelloises aux meetings de Marine Le Pen, pour tenter de comprendre comment le parti bénéficie des ressources d’un système qu’il dénonce.
« Il y a une théorie qui voudrait que lorsque l’extrême droite s’intègre à la démocratie, elle se déradicalise. En réalité, l’étape parlementaire est un apprentissage à la démocratie, l’occasion de développer de nouveaux codes, nuance Estelle Delaine. Il faut garder en tête que les élus, conseillers et assistants parlementaires sont des élites sociales, qui peuvent adopter un langage modéré et se montrer courtois, ce n’est en aucun cas synonyme de déradicalisation. » Il semble presque naturel pour ces eurodéputés et leur équipe de se construire en opposition à l’institution européenne. Bien conscients de la contradiction, ils la justifient comme un moyen de poursuivre leur militantisme. « Quand on fait partie de l'élite sociale, on ne colle pas des affiches », résume la chercheuse.
Connexions
Pourtant, une fois au Parlement européen, différentes postures s’observent. « Il y a ceux qui refusent de participer au processus législatif sous prétexte qu’ils sont contre l’institution, comme Jordan Bardella et Marine Le Pen », note Estelle Delaine. Au contraire, d’autres jouent pleinement le jeu démocratique et cherchent le consensus. Entre les deux, des députés abandonnent le processus législatif pour préférer un positionnement antisystème. « Ça renvoie une certaine image auprès des électeurs et c’est plus simple de s’opposer que de chercher la conciliation », décrypte la chercheuse. Entré au Parlement européen dès 1984, le RN a très vite compris l’intérêt qu’il avait à intégrer cette sphère. « L’espace politique ne se résume pas à des salles de travail, il y a beaucoup de lieux de sociabilité qui permettent de créer des connexions avec d’autres partis, d’autres élus, des financeurs. Et ce sont des variables qui jouent dans l’issue d’une élection », souligne Estelle Delaine. Si l’intégration de l’extrême droite à la démocratie parlementaire n’entraîne pas une déradicalisation, elle contribue bel et bien à sa normalisation dans le champ politique.
1. Aux éditions Raisons d’agir (2023).
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