« Je n’arrivais pas à me regarder dans un miroir »

Actualité

N° 415 - Publié le 21 décembre 2023
© SCIENTIFIQUES EN REBÉLLION

Face à l’urgence climatique et à l’inaction politique, certains scientifiques sortent de leur laboratoire pour être entendus. Né en 2020, le collectif national Scientifiques en rébellion compte plus de 1500 sympathisants et prône la désobéissance civile. Rencontre avec Kaïna Privet, écologue rennaise et militante.

Pourquoi avez-vous rejoint Scientifiques en rébellion ?

C’est venu d’une forme de désespoir. J’essaie depuis longtemps de parler du changement climatique. Dès mes études j’ai mené des actions de sensibilisation avec des associations, et ça n’a pas eu d’effet. En tant que chercheuse, j'avais beau participer à l'effort collectif en produisant et en vulgarisant de la connaissance, je me sentais impuissante. Je me reconnais dans le constat de ce collectif : face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire.

Quel a été le déclic ?

Spécialiste des araignées des environnements insulaires et tropicaux, j’ai étudié les populations d’araignées de l’archipel d’Hawaï pour ma thèse jusqu’à l’été 2022. J’ai attendu la fin de la crise sanitaire pour me rendre sur le terrain. J’ai dû prendre l’avion pour traverser la planète, mon empreinte carbone était déjà fichue. C’était l’aboutissement de huit ans de recherche, et pourtant je n’arrivais pas à me regarder dans le miroir. Je voulais participer à la préservation des écosystèmes, mais c’était l’inverse ! Et je n’ai pas retrouvé certaines espèces, car à la place de leur forêt il y a un aéroport. Finalement, je participais au système qui entraîne leur destruction. La dissonance cognitive était forte.

Vous êtes scientifique, mais aussi citoyenne…

Oui, nous sommes des individus en plus d’être des scientifiques. Je comprends que la désobéissance civile ne soit pas le bon levier d’action pour tout le monde, ça fait peur. Beaucoup de mes confrères et consœurs ne se sentent pas concernés. Même si je sais qu'il est difficile de sortir la tête de notre travail, il faut publier, chercher des financements, enseigner… C’est seulement quand j’ai pu lever le nez de mes recherches et aller, par exemple, sur les réseaux sociaux que j’ai vraiment réalisé l’ampleur de la situation.

Pourquoi avoir choisi la désobéissance civile comme moyen d’action ?

L’idée est de pointer du doigt l’inaction politique face à l’urgence climatique et de contraindre au débat. Le fait que les scientifiques, qui ont utilisé tous les leviers à leur disposition, aillent jusqu’à perturber l'ordre pour faire entendre leur voix est un message fort pour l’opinion publique. Ma première action était à Berlin en octobre 2022 pendant le Sommet mondial de la santé. Nous avons dérangé la conférence d’ouverture du congrès en y entrant, en s’accrochant au bâtiment et en affichant des articles scientifiques sur sa façade. Peut-être que cela va me fermer des portes sur le plan professionnel, mais je ne regrette pas.

Maud Cadoret

TOUTES LES ACTUALITÉS

Abonnez-vous à la newsletter
du magazine Sciences Ouest

Suivez Sciences Ouest