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NAOMIE SOYEZ / MNHN

L’odyssée des collections scientifiques

N° 410 - Publié le 26 mai 2023

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Façonnées par l’humanité, ces collections se sont établies dans les galeries des musées et des universités, à la fois comme symboles du monde et outils de recherche.

Depuis des siècles, l’Homme n’a cessé d’accumuler des objets et spécimens, poussé par sa curiosité du monde qui l’entoure. Ces sources de contemplation et d’émerveillement ont progressivement été classifiées avec méthode, sous l’impulsion des découvertes scientifiques. Témoins de différentes disciplines, terreaux d’observations et d'expérimentations, les collections scientifiques puisent leur source aux prémices de la Renaissance. À cette période de l’Histoire, les princes d’Europe accumulent et assemblent leurs trésors dérobés lors de prises de guerre ou reçus en guise de présents diplomatiques. Ces derniers s’exposent dans des pièces ou cabinets pour témoigner du prestige et de la puissance du souverain. Partagé par les ecclésiastiques et érudits humanistes, cet attrait pour les “curiosités” se répand chez une certaine élite urbaine, composée notamment d’apothicaires, de médecins ou encore de juristes. Les objets, rassemblés dans ce que l'on nommera “cabinets de curiosités”, s’inscrivent dans un désir de découverte des richesses du monde. Au gré des nombreux voyages d’exploration de nouvelles terres, d’innombrables espèces animales, végétales, minérales (naturalia) et même des artefacts façonnés par les autochtones (artificialia) sont ramenés en Europe. Les “curieux” qui amassent ces objets cherchent à recréer entre les murs de leur cabinet un “théâtre du monde”, dans lequel serait mise en valeur la beauté des créations de Dieu et de l’Homme. La soif d’émerveillement incite à trouver l’objet le plus rare, le plus exotique voire même fantastique !

La disparition de l’extraordinaire

Au cours du 18e siècle, cette quête du merveilleux s’éteint progressivement. « L’extension des connaissances rend caduque l’approche des cabinets de curiosités et les découvertes scientifiques font disparaître toutes les légendes qui entouraient les objets », raconte Gauthier Aubert, professeur en histoire moderne à l’Université Rennes 2.

Les sirènes et cornes de licornes s’effacent pour accueillir le mouvement des Lumières qui place l’utilité au cœur de ce qui est désormais une collection. L’intention est de mettre en relation les objets en les organisant en série, comme pouvaient le faire auparavant les apothicaires. Débute alors un phénomène de spécialisation des collections au cours duquel voient le jour les cabinets d’Histoire naturelle, de physique et de chimie, qui s’inscrivent dans une pratique professionnelle. « La majorité des savants du 18e siècle possèdent des collections qui sont l’extension de leur domaine scientifique », souligne Gauthier Aubert. Peu à peu, les “curieux” à la recherche de l’esthétisme sont dépréciés et ce sont les collectionneurs spécialisés qui s’émancipent, suivant la vague des progrès scientifiques.

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Au cours de la Renaissance, les cabinets de curiosités se développent chez une certaine élite urbaine.

Une ouverture au public

Les collections deviennent plus accessibles dès la fin du 18e siècle, les premiers musées héritant du contenu des cabinets spécialisés. « Cela marque le passage pour de nombreuses collections d’un statut privé à un statut public. Mais il ne faut pas oublier l’étape importante qui est l’aménagement de bâtiments pour les accueillir », explique Nathalie Richard, professeure d’histoire contemporaine à Le Mans Université. Les musées constituent donc les premières institutions officielles qui conservent et exposent des objets et spécimens. « Dès la fin du 19e siècle, on commence à distinguer les collections exposées, qui ont une visée pédagogique pour le public, et les collections dans les réserves qui ont une utilité d’enseignement et de recherche », ajoute l’historienne.

Aujourd'hui, les collections exposées ont surtout vocation à rendre la science accessible au public. Mais l’idée n’est plus de représenter tous les spécimens et toutes les connaissances du monde. « Dans les musées de sciences, les collections servent surtout à illustrer un discours. À partir d’un concept, on choisit d’exposer les objets et spécimens les plus éclairants pour le public », explique Philippe Guillet, directeur du Muséum d’Histoire naturelle de Nantes. La volonté est également d'intégrer des questions de société. « Au-delà de la découverte du monde, ces musées exposent des enjeux autour de la biodiversité et du changement climatique, et montrent comment la science peut y répondre », avance-t-il.



Les collections peuvent sembler appartenir à un temps passé, lorsque la nature n’était pas encore aussi bien connue, ce qui rendrait leur utilité moindre aujourd’hui. Pourtant, de nombreuses espèces restent à découvrir, en particulier chez les insectes et les végétaux. Outils de la recherche et de l’enseignement, les collections universitaires et muséales sont de véritables archives de l'histoire des sciences. Et la préservation de ces échantillons se pense sur le long terme. « On conserve les collections pour les recherches actuelles et futures », justifie Philippe Guillet.

Mine d’or pour la recherche

Cette conservation peut même se faire de manière dématérialisée, l’échantillon devenant virtuel grâce à la prise de clichés. Permettant l’ouverture à distance des collections au public, la numérisation est également une mine d’or pour la recherche internationale. « Les chercheurs ont ainsi accès à des photos de spécimens de référence, c’est-à-dire ceux qui ont servi à décrire les espèces », détaille Damien Gendry, assistant de collections en géologie à l’Université de Rennes. L’établissement contribue à la base de données ReColNat1, qui vise à mettre à disposition les collections naturalistes des universités et musées français. Pourtant, Damien Gendry nuance son efficacité : « La manipulation de l’échantillon nous permet de le voir sous différents angles alors que la photo aplatit souvent les volumes et suivant l’éclairage, on ne voit pas les reliefs de la même façon ». Quant à l’utilisation d’un scanner 3D, qui aide à visualiser les volumes, elle reste une méthode très technique et chronophage. Au final, si l'on numérise, ce qui compte c’est l’indication des données de l’échantillon, comme sa localisation et sa date de prélèvement. Car collectionner ne se résume pas à observer un objet, c’est mettre en lumière les informations qu’il porte qui permet de décrire et de raconter le monde.

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