Tennis : du court au laboratoire

Grand angle

N° 410 - Publié le 26 mai 2023
ALEXIS CHEZIERE
Pauline Déroulède a déjà participé trois fois à des tests au laboratoire M2S.

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À Bruz, près de Rennes, une équipe de chercheurs du laboratoire Mouvement, Sport, Santé analyse la gestuelle de joueurs de tennis de haut niveau pour les aider à améliorer leurs performances.

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Un tas de balles de tennis roule au fond de la salle. Le feutre jaune détonne sur le lino noir qui recouvre le sol, aussi sombre que les murs et le plafond. La pièce est fraîche comme un sous-sol, ce qui n’empêche pas Pauline Déroulède de transpirer. La double championne de France de tennis fauteuil et numéro un française sue des mains. « Je ne savais pas que c’était possible », rit la joueuse. Autour d’elle, trois personnes s’activent pour retrouver les capteurs qui viennent de glisser de sa peau, avant de les fixer à nouveau sur ses bras, son décolleté et le bandeau qui enserre sa tête. 23 caméras s’apprêtent à scruter chacun de ses mouvements.

Dans le gymnase du laboratoire Mouvement, Sport, Santé (M2S Lab) de l’UFR STAPS de l’Université Rennes 2, à Bruz, une équipe de chercheurs en biomécanique analyse les mouvements de joueurs de tennis professionnels pour limiter les facteurs responsables des blessures et optimiser la performance au service. « C’est un coup particulièrement intéressant à étudier du fait de sa complexité : il met en jeu le haut comme le bas du corps et il faut coordonner un lancer de balle avec le bras non dominant et une frappe avec le bras dominant », explique Caroline Martin, chercheuse en biomécanique au laboratoire M2S , également ancienne joueuse et entraîneuse. « Actuellement, en haut niveau, c’est le coup qui fait la différence mais c’est aussi celui qui est potentiellement le plus traumatisant physiquement. » Depuis 2008, son équipe a étudié le service de près de 200 joueurs, dont certains aujourd’hui dans le top 10 mondial, comme le Russe Daniil Medvedev, la Tunisienne Ons Jabeur ou encore le Canadien Felix Auger-Aliassime.

Capteurs et caméras

Debout sur une chaise dans le gymnase du laboratoire M2S, Caroline Martin observe les services à la chaîne de Pauline Déroulède. Ses premières impressions sont ensuite étoffées d’un regard plus technique, rendu possible par un impressionnant dispositif de caméras, de capteurs et d’algorithmes. De la vitesse de la tête de raquette à la position de l’impact en hauteur, profondeur et latéralité en passant par la vitesse de rotation des articulations ou les angles de flexion des genoux, une multitude de données est captée pendant les deux heures du test. Sur le bord du court, derrière une rangée d’ordinateurs, des chercheurs comme Simon Ozan, doctorant en biomécanique, supervisent leur collecte. « Les caméras disposées un peu partout autour du joueur captent des points. Ce sont les marqueurs, des petites boules grises de la même matière que les bandes réfléchissantes des gilets jaunes, indique le jeune homme. La pièce est tout en noir et sans lumière naturelle pour éviter qu’un autre objet ne se réfléchisse et ne soit capté par erreur à cause d’une lumière qu’on ne contrôle pas » Sur l’écran, les points s’animent et reconstituent en temps réel les mouvements de la joueuse.

ALEXIS CHEZIERE
Le dispositif technique permet de compléter l'analyse de l’œil humain, qui ne peut par exemple pas voir les notions d’accélération et de vitesse.

Double casquette

Les données sont ensuite analysées grâce à des algorithmes codés spécialement, et comparées avec la base de données du laboratoire M2S. « Cela permet par exemple de repérer des points forts, quand la performance est au-dessus de la moyenne, ou des points d’amélioration quand elle est en-dessous », souligne Loïc Fourel, spécialisé dans le traitement de données et l’algorithmie au laboratoire bruzois. Une interprétation des données qu’il faut traduire en conseils pour le sportif et son équipe.

« On ne va pas dire à un joueur “ouvre ton angle d’épaule de quinze degrés”, parce que ça ne veut rien dire pour lui. À la place, on lui conseille d’avoir une ouverture d’épaule un peu plus ample », illustre Caroline Martin, pour qui venir du monde du tennis facilite la discussion avec les joueurs et les entraîneurs. « On parle le même langage, on se comprend, mais c’est aussi une question de légitimité », résume la chercheuse. Sa double casquette semble d’ailleurs rassurer les athlètes. « C’est vraiment appréciable, techniquement ils ont un bagage, ils savent de quoi ils parlent », confie Pauline Déroulède, qui n’hésite pas longtemps avant d’assurer que « tout s’est amélioré depuis le premier test », du taux de première balle réussie à la qualité des coups, la vitesse ou l’endurance. « L’analyse scientifique fait partie de la performance et le haut niveau, c’est chercher le petit détail pour l’optimiser », résume la championne.

Mais faire un test ne suffit pas. « Je nous compare souvent au contrôle technique, commente Caroline Martin, on évalue ce qui va et ce qui va moins bien mais il faut ensuite le travailler – passer chez le garagiste – sinon, ça ne sert à rien. » Pour répondre à la demande des joueurs, les scientifiques commencent aussi à analyser le revers et le coup droit, ce qui leur permet d’élargir les travaux de recherche. « Parfois, l’accompagnement des joueurs nous mène à nous poser des questions. Par exemple quel type de service – pieds collés ou décollés – est le plus efficace ? Et pour y répondre, on utilise la base de données », indique Pierre Touzard, ingénieur de recherche en biomécanique et directeur sportif de l’AT Betton. « On essaie toujours de partir de questions de terrain et de proposer des applications concrètes dans nos travaux de recherche, dont les entraîneurs, les joueurs ou le staff médical peuvent se saisir », acquiesce Caroline Martin.

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