La faute au grand cormoran ?

Actualité

N° 409 - Publié le 4 mai 2023
YANN FEVRIER

Magazine

4513 résultat(s) trouvé(s)

Ces quarante dernières années, les populations de certaines familles de poissons ont diminué de façon inquiétante. Les scientifiques cherchent le coupable.

Depuis les années 1970, les populations de salmonidés, comprenant saumons et truites de mer, ont diminué de près de 70 % en Europe du Nord. Un déclin inquiétant sur lequel se penche le programme européen Samarch1, consacré à l’étude de la prédation des grands cormorans sur les populations de jeunes saumons. Ces oiseaux, protégés depuis 40 ans2, sont en effet régulièrement pointés du doigt par des pêcheurs et des pisciculteurs comme étant des “pilleurs” de poissons. Alors, les cormorans sont-ils vraiment trop gourmands ?

Adultes en mer, juvéniles en rivière

Pour le savoir, il a fallu enfiler des bottes, saisir un calepin et s’armer de patience. Le Léguer, en Bretagne, est l’une des rivières choisies pour l’étude. Yann Février, directeur du Groupe d’étude ornithologique des Côtes-d’Armor (GeoCA), a fait partie de l’équipe qui a parcouru, entre 2021 et 2023, près de 40 km le long du cours d’eau à la recherche des grands cormorans. « Nous avions plusieurs missions, souligne le scientifique. Récolter les pelotes de réjection3 et compter des cormorans. »
Ces observations ont mené à un premier constat : il n’y a pas foule. « On compte seulement deux ou trois dortoirs, qui sont souvent les mêmes arbres d’une année sur l’autre, indique Yann Février. Et ils hébergent moins d’une dizaine d’individus chacun. » Les sites moins peuplés se situent au niveau de Belle-Isle-en-Terre et Plouaret, et le plus fréquenté se trouve à Lannion. Le grand cormoran est donc majoritairement présent vers l’estuaire, où les adultes se nourrissent directement en mer. « C’est là que le poisson est le plus facile à attraper. » Seuls les juvéniles, moins expérimentés, restent le long de la rivière pour apprendre à pêcher.

Le secret des otolithes

« Nous avons analysé les pelotes de réjection des oiseaux récoltées sur les dortoirs pour savoir ce qu’ils mangent », explique Gaëlle Leprévost, directrice de l’observatoire Bretagne Grands Migrateurs. «Les otolithes, de petites pièces calcifiées dans la tête des poissons et non digérées par l’oiseau, nous permettent d'identifier les espèces et l’âge des poissons dont il se nourrit », ajoute Alexandre Carpentier, chercheur à l’Université de Rennes et au MNHN4, en charge de l’étude des quelques 300 pelotes récoltées sur le terrain. Résultat ? Si les gros salmonidés remontant le cours d’eau pour frayer sont hors de danger, les smolts, jeunes poissons qui redescendent en banc jusqu’à la mer, sont des cibles faciles pour le grand cormoran. Mais l’oiseau se nourrit peu dans les rivières, et privilégie la grande diversité des proies marines (dont le bar et le hareng). La prédation, normale pour l’espèce, ne suffit donc pas à expliquer la baisse des effectifs de salmonidés. « Il y a beaucoup d’autres raisons », avance Yann Février, épuisé de voir le grand cormoran accusé. Barrages, pollution des eaux ou encore artificialisation des rivières… Et si l’Homme avait sa part de responsabilité ?

SOPHIE PODEVIN

1. Salmonid management round the Channel, ou Gestion des salmonidés autour de la Manche (2017-2023).
2. Notamment par une directive européenne depuis 2009.
3. Petites boules d’éléments non digérés par l’oiseau qu’il rejette.
4. Muséum national d’Histoire naturelle.

TOUTES LES ACTUALITÉS

Abonnez-vous à la newsletter
du magazine Sciences Ouest

Suivez Sciences Ouest