À Brennilis, les coulisses d’un démantèlement

Nucléaire : Au coeur de l'atome

N° 405 - Publié le 28 décembre 2022
SIPA / EDF / BRENNILIS
Les barres de contrôle permettaient de maîtriser la réaction nucléaire au cœur de la cuve du réacteur.

De sa technologie à son démantèlement, le réacteur de la centrale nucléaire bretonne est une exception en France. Reportage.

« Voici des casiers pour mettre vos affaires, gardez uniquement vos sous-vêtements. » La consigne est inattendue, mais elle donne le ton : il n’est pas anodin d’entrer en zone nucléaire. Vous l’aurez compris, nous nous apprêtons à découvrir le cœur de la centrale de Brennilis, dans les Monts d’Arrée (Finistère). Unique exemplaire français de la filière à eau lourde1, par la suite abandonnée, elle est à l’arrêt depuis 1985. Elle fait partie de la première génération de centrale à être démantelée. Problème, cette opération n’a pas été pensée à sa construction.

Procédures de sécurité

Une fois déshabillé, chaque visiteur est doté d’un dosimètre2 à présenter à une machine pour rejoindre un vestiaire sécurisé. Le retrait des combustibles nucléaires de 1985 à 1992 a permis de faire disparaître 99,9 % de la radioactivité du site, selon EDF3, mais le protocole reste strict. Nous enfilons alors chaussettes, t-shirt, combinaison ajustée aux chevilles et aux poignets ainsi que gants jetables. Il faut encore trouver des chaussures en plastique à sa taille et enfiler un casque avant de passer un portique de sécurité pour entrer dans l’enceinte du réacteur, légèrement dépressurisée.

L’intérieur ressemble à un immense parking circulaire. Déjà dehors nous avions pu juger la taille du bâtiment de béton en forme de silo à grains de 56 m de haut. Avec la cheminée, ce sont les seules constructions qui restent du site d’origine, l’ancien bassin de refroidissement et les bâtiments adjacents ayant été démontés à la fin du 20e siècle. Ici, du sol au plafond, le béton est couvert de tâches de couleurs et d’inscriptions. Nous croisons des ouvriers poussant avec difficulté des chariots où sont entreposés des barils bleus contenant des déchets nucléaires. Poussière, liquide, reste d’un sandwich… Qu’importe le niveau de radioactivité, tout déchet en zone nucléaire est traité de manière sécurisée. La centrale reste curieusement fréquentée, bien qu’elle ne soit plus en activité depuis 38 ans et que son démantèlement soit à l’arrêt… Alors quels chantiers occupent les 80 personnes qui y travaillent au quotidien ? Pour le savoir, il faut revenir aux origines du projet.

Une centrale inefficace

Dans les années 1950, le CEA4 cherche à développer la filière nucléaire grâce à des technologies françaises. En parallèle de la construction des premiers réacteurs à uranium naturel5, les ingénieurs envisagent une technologie utilisant de l’eau alourdie au deutérium pour mieux contrôler le processus de fission. Le site de Brennilis, près d’un lac artificiel de 450 hectares, semble parfait pour le projet. Construite en 1966, la centrale commence à produire de l’électricité l’année suivante. Mauvaise surprise, le réacteur plafonne à seulement 70 mégawatts (MW)… alors que les réacteurs nouvelle génération6 produisent entre 900 et 1 400 MW ! La France choisit alors cette technologie pour son parc nucléaire, laissant à la centrale bretonne le statut de prototype, unique… mais encombrant.

Des poupées russes de béton

Toujours vêtus de nos combinaisons blanches, nous marchons autour du bloc réacteur, un énorme cube de béton. Il entoure la cuve de 80 tonnes, où était placé le combustible radioactif. Si l’uranium et l’eau lourde ont été retirés, elle reste tout de même l’élément le plus radioactif du site7. Autour de cette cuve, se déploient 15 km de tuyaux de refroidissement dans lesquels circulait autrefois du gaz carbonique. Ce sont ces conduits qui seront démontés en premier, lors de la reprise du démantèlement. En attendant, les ouvriers préparent le terrain avec un chantier tout aussi exigeant : le désamiantage de la centrale !

D’ici 2024, devrait donc commencer la deuxième phase du démantèlement qui durera 17 ans. Après le démontage du circuit de refroidissement, EDF prévoit de découper le cœur métallique radioactif au sein du béton protecteur grâce à des robots utilisés dans l'industrie automobile, pilotés à distance et équipés de lasers. Première difficulté, le bloc réacteur est très étroit et la chorégraphie des robots nécessite une parfaite préparation. Autre défi, la poussière générée à la découpe doit rester confinée pour ne pas contaminer le reste du site. Les débris de la cuve seront extraits du bloc réacteur et conditionnés dans des conteneurs blindés avant d’être envoyés dans un centre de traitement spécialisé dans les déchets radioactifs. Enfin, il s’agira d’assainir les structures en béton de l’enceinte extérieure ainsi que le sol pour éliminer les dernières traces de radioactivité avant de démolir le bâtiment.

Retour à un terrain tout usage

Une crainte persiste : que cette phase finale tant attendue subisse les mêmes ralentissements que la première, paralysée plusieurs années par des lenteurs administratives. Une histoire sans fin pour un porte-monnaie limité. En effet, le budget de l’ensemble des travaux depuis 1997, à la charge d’EDF, s’élève à 850 millions d’euros dont 320 millions pour la dernière phase du démantèlement. À terme, la directrice du site, Marianne Fajeau, espère obtenir le reclassement du site, aujourd’hui étiqueté “zone nucléaire”, pour une réutilisation tout usage. « Il faut qu’un maraîcher ou une école primaire puissent s’installer sur ce terrain sans danger. » Qu’importe le temps que cela prend… rien ne doit rester.

SOPHIE PODEVIN

1. Réacteurs utilisant l’eau lourde comme modérateur et le gaz carbonique pour le refroidissement.
2. Instrument pour mesurer la radioactivité.
3. D’abord exploitant, EDF est devenu responsable de la gestion du site dans les années 2000.
4. Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives.
5. Dits UNGG, ces réacteurs de première génération sont tous en cours de démantèlement.
6. À eau pressurisée. Leur technologie est aujourd’hui la plus répandue dans le monde et leur démantèlement, pouvant durer 15 à 20 ans, a été pensé dès le départ.
7. Classé avec une contamination de moyenne activité, soit entre 1 million et 1 milliard de becquerels par gramme (Bq/g).

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