Dans les profondeurs, des rencontres fascinantes

Les abysses - Oasis de vie

N° 394 - Publié le 25 novembre 2021
IFREMER
Essaim de Rimicaris exoculata. Les adultes sont reconnaissables à leur grosse tête et les juvéniles à leur couleur rouge.

Près des sources hydrothermales, la vie foisonne en dépit des conditions extrêmes. Une crevette à grosse tête pique tout particulièrement la curiosité des scientifiques.

Aux tréfonds des océans, où la vie semble impossible, d’étranges animaux s’activent pourtant dans le noir autour des “fumeurs”. Ces sources hydrothermales situées entre 500 et 5 000 m de profondeur expulsent de l’eau chaude pouvant atteindre plus de 400 °C. « Cet écosystème est magnifique, très coloré, on y trouve des couleurs variées comme de l’ocre, de la rouille et du rouge, raconte Marie-Anne Cambon, chercheuse à l’Ifremer1 de Brest en écologie microbienne et symbioses, et spécialisée dans les grands fonds. Ça brille car il y a de la pyrite et il peut y avoir du vert et de la turquoise en présence de cuivre. »

Des conditions extrêmes

Que nul ne se trompe, les conditions autour des fumeurs s’avèrent extrêmes. L’eau est chargée en soufre, parfois en éléments radioactifs, en gaz, mais aussi en arsenic et autres métaux lourds. Pourtant, la vie grouille dans ce bouillon toxique. Cela est rendu possible grâce à des bactéries chimiosynthétiques. Celles-ci utilisent les éléments chimiques présents dans l’environnement et en quelque sorte les purifient. Surtout, elles constituent la base de la chaîne alimentaire dans les abysses. « En fonction de la zone géographique, nous pouvons aussi observer des grands vers de deux mètres avec un panache rouge appelés Riftia, des gastéropodes que l’on appelle Ifremeria ou encore des Bathymodiolus : des moules abyssales » , précise la chercheuse. Les espèces présentes près des sources hydrothermales s’avèrent peu diversifiées mais les individus y sont très nombreux. Par exemple, Rimicaris exoculata, aussi appelée la crevette à grosse tête, peut atteindre jusqu’à 2 500 individus par mètre carré ! On dit qu’ils forment des essaims.

Une tête étonnamment grande

Découverte en 1986 à 3 600 m de profondeur, près des sources hydrothermales de l’océan Atlantique, cette crevette arbore une tête étonnamment grande. « Autre fait intrigant : elle semble se nourrir de cailloux. » D’observation en observation et de dissection en dissection, Marie-Anne Cambon, son équipe et ses collaborateurs ont découvert que la grosse tête de Rimica-ris héberge des bactéries chimiosynthétiques. Ces dernières utilisent notamment l’hydrogène sulfuré émis par les fumeurs comme source d’énergie et fabriquent des nutriments2 assimilables ensuite par la crevette. Une étude avait montré en 2013 que ce sont les bactéries contenues dans la tête de Rimicaris qui la nourrissent à 80 %. La crevette possède également d’autres micro-organismes dans son tube digestif. « Elle héberge donc plusieurs lignées microbiennes qui présentent différents types d’activités et de métabolismes. Cet holobionte3, c’est-à-dire la crevette et ses bactéries, peut ainsi s’adapter à des environnements chimiques variés », s’enthousiasme la chercheuse. Le cycle de vie de cette crevette reste encore énigmatique. Et d’autres questions persistent : comment acquiert-elle ses bactéries symbiotiques et comment communiquent-elles ? Tout est à découvrir à son sujet… Comme sur la majorité des organismes des grands fonds.

PAULE-ÉMILIE RUY

1. Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer.
2. Certains sucres, protéines et lipides.
3. Un organisme végétal ou animal et les micro-organismes qu’il héberge.

Marie-Anne Cambon,
marie.anne.cambon@ifremer.fr

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