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Les drogues : une longue histoire, des usages nouveaux

N° 433 - Publié le 27 novembre 2025

L’histoire des sociétés humaines est profondément liée aux psychotropes. Leur stigmatisation, relativement récente, explique en partie la sévérité de la répression en France. Elle n'empêche ni les évolutions d'usages, ni l'apparition de nouvelles substances.

Des multiples récits de violences entre gangs aux débats sur la loi « visant à sortir la France du piège du narcotrafic », la drogue s’est imposée cette année dans l’espace public et médiatique. « Le mot “drogue” est problématique, prévient Zoë Dubus, historienne, post-doctorante au Cermes31, à Paris, car il ne veut pas dire la même chose pour tout le monde. Je préfère “psychotrope”, qui désigne une substance modifiant l’état de conscience, l’humeur ou le comportement. » Dans les textes de loi, on trouve un autre terme : stupéfiant. « Il a cette particularité d’être illégal, précise François-Xavier Roux-Demare, maître de conférences en droit privé et sciences criminelles à l’UBO2. La liste de ces substances est fixée par un arrêté et mise à jour régulièrement. »

Théoriquement, un produit est placé sur cette liste pour ses effets sur la santé ou la société. Mais en l’absence de définition réglementaire du « stupéfiant », ce qui fait la légalité ou l’illégalité d’une substance peut parfois sembler contradictoire. « Dans la classification des psychotropes, l’alcool est le plus dangereux si l’on considère à la fois la toxicité individuelle et le risque pour la société, notamment les accidents de voiture et les violences intra-familiales », poursuit Zoë Dubus. Pourtant, il n’est pas classé comme stupéfiant.

Des propriétés diaboliques


Mais depuis quand l’être humain consomme-t-il ces substances ? « Depuis la Préhistoire, répond l’historienne. Des traces de coca ont été identifiées dans la bouche de défunts, dans des tombes en Amérique du Sud. » Les usages sont alors multiples : médicaux, spirituels, magiques ou festifs. Les plus anciennes traces de production de bière ont, elles, été découvertes dans l’actuel Israël, datées de 11 000 ans avant notre ère, une période associée à la sédentarisation. Si l’humain a commencé à cultiver des céréales, c’est donc aussi pour produire de l’alcool.

La dangerosité de certaines substances comme l’opium3 est connue dès l’Antiquité. Mais en Occident, la représentation des psychotropes est bouleversée au 4e siècle par l’expansion de l’Église catholique. « Ils sont associés à des propriétés diaboliques car la raison est considérée comme un cadeau de Dieu à l’être humain. L’esprit ne peut être modifié », explique Zoë Dubus.

Quelques siècles plus tard, au 19e, les préceptes de l’Église sont dépassés. Les échanges commerciaux s’accélèrent. On redécouvre le cannabis et la coca. « C’est un moment de grande effervescence scientifique, raconte-t-elle. Les psychotropes attirent l’intérêt des médecins et des chimistes. » De la coca, on extrait la cocaïne. Et de l’opium, la morphine. En 1875, des médecins allemands exposent un nouveau mal, la morphinomanie, « la première description du phénomène de l’addiction ». Plus de 80 % des cas sont liés à une administration médicale. « C’est très culpabilisant pour les médecins, ce qui explique que ce mal ne va pas être traité comme une maladie mais comme un problème de comportement du patient », poursuit-elle. C’est à ce moment qu’apparaît la représentation du drogué comme une personne nuisible, irresponsable. Sont concernés, en premier lieu, les pauvres, les colonisés et les femmes.


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En France, de nombreuses villes portuaires abritaient des fumeries d'opium à la fin du 19e siècle et au début du 20e.
 

Cinquante nouvelles molécules par an


En France, la méfiance est encore très forte aujourd’hui, avec l’une des répressions les plus dures d’Europe. « Notre pays sanctionne à la fois les consommateurs et ceux qui se livrent au trafic », relève François-Xavier Roux-Demare, qui note une « ambivalence » vis-à-vis de l’usager : à la fois perçu comme délinquant et malade.

Le cannabis reste le psychotrope illégal le plus consommé par les Français, avec 5 millions d’usagers annuels. « Et la consommation de la cocaïne augmente, car son prix n’a pas subi l’inflation », indique le juriste. « C’est un problème de santé publique, car elle est très addictive et n’a pas de traitement de substitution, alerte Thomas Gicquel, enseignant en pharmacologie et praticien au laboratoire de biologie toxicologique et médicolégale du CHU de Rennes. Avec la concurrence, elle devient de plus en plus pure, augmentant le risque de surdose. »

Si l’usage des opioïdes n’a pas pris les mêmes proportions qu’aux États-Unis, un détournement de ces médicaments très addictifs est toutefois observé. Depuis les années 2010, ils sont aussi synthétisés par les trafiquants, qui emploient des chimistes. Cette montée en compétence a permis la multiplication des nouveaux produits de synthèse (NPS)4. « Cinquante nouvelles molécules sont identifiées par an, indique le toxicologue. C’est vraiment un jeu du chat et de la souris entre le chimiste qui les synthétise, et nous. » Au laboratoire Ceisam5 de Nantes Université, le groupe de Jonathan Farjon, directeur de recherche CNRS, développe des analyses sur un appareil miniaturisé de résonance magnétique nucléaire (RMN) : « La police avait besoin d’un analyseur transportable dans une voiture, pour identifier les NPS lors d’une saisie ».

Au total, plus de mille NPS ont été mis en évidence dans le monde. La plupart échappent à la loi française, car ils ne figurent pas sur la liste des stupéfiants. On peut les acheter en deux clics sur Internet. « Certains usagers, les psychonautes6, sont des consommateurs éclairés, observe Thomas Gicquel. Ils racontent leurs expériences dans des “trip-reports”, en détaillant la dose et les effets ressentis. Ils sont les premiers au courant des nouveautés. »

La kétamine inquiète les médecins


Seule une minorité de consommateurs de psychotropes développe une addiction, mais le risque varie selon la substance. Deux inquiètent particulièrement la communauté médicale, pour leurs effets sur la santé. Avec le protoxyde d’azote, ou gaz hilarant, en vente libre, des accidents d’asphyxie et de graves symptômes neurologiques ont été observés. « Et la kétamine peut causer une atteinte gravissime de la vessie, pouvant entraîner une incontinence, alerte Hélène Beloeil, praticienne hospitalière et professeure en anesthésie-réanimation au CHU de Rennes. Pour l’instant, on ne peut pas dire si c’est réversible. » Cette substance a récemment gagné en popularité car elle échappe aux tests de dépistage au volant. « Cela montre encore que le législateur est toujours en retard sur l’évolution des usages des psychotropes », observe Thomas Gicquel.

Élodie Papin

1. Centre de recherche, médecine, sciences, santé, santé mentale, société.
2. Université de Bretagne Occidentale.
3. Latex exsudé par le pavot.
4. Ou « nouvelles substances psychoactives ». Synthétisées chimiquement, elles cherchent à reproduire les effets d’autres substances plus anciennes, comme le cannabis ou les amphétamines.
5. Chimie et interdisciplinarité, synthèse, analyse, modélisation.
6. Contraction de « psychoactifs » et « internautes ». Ces usagers racontent sur des forums en ligne leurs expériences avec des psychotropes, notamment les NPS.

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