Que sentait le passé ?
Les super-pouvoirs de l'odorat
Au fil des siècles, le rapport des sociétés humaines aux odeurs a beaucoup évolué. Restituer les senteurs aide à retracer les us et coutumes d'antan.
Par définition, rien n’est plus fugace qu’une odeur. Pourtant, les scientifiques peuvent exhumer celles du passé pour comprendre ce qu’elles disent des civilisations anciennes et mettre à mal le cliché qui voudrait qu’avant l’eau courante et les grandes enseignes de parfumerie, tout le monde sentait mauvais. « Les reconstructions olfactives montrent qu’effectivement, certains quartiers de Paris puaient au Moyen Âge, concède Dominique Frère, bioarchéologue1 au laboratoire Temos2 de l’UBS3. Mais il ne faut pas exagérer et penser qu’à l’époque de Louis XIV, on ne se lavait pas. Les aristocrates changeaient de chemise plusieurs fois par jour, se lavaient au vinaigre et faisaient usage de quantités importantes de parfum. »
Archéologie des senteurs
Pour faire parler les odeurs du passé, il y a plusieurs approches possibles. « On peut faire appel à différentes méthodes d’identification des matériaux aromatiques lors de recherches archéologiques, en utilisant la chimie moléculaire, la recherche d’ADN ou celle de traces de pollens », explique le scientifique. En particulier, l’analyse des contenus de vases à parfum, principale source de connaissance pour la période antique, permet de reconstituer des effluves d’époque. « Nous pouvons aussi nous baser sur des archives. Pour les périodes médiévales et antiques, on retrouve des textes décrivant les ambiances olfactives ou des recettes de parfums », ainsi que des images qui dépeignent les processus de fabrication. Sans oublier tout ce qui relève de la culture matérielle, notamment les fouilles d’ateliers de parfumerie, qui existent depuis le 4e millénaire avant J.-C.
Ces nombreux éléments ouvrent une fenêtre sur les sociétés de différentes périodes de l’Histoire. « Dans l’Antiquité romaine, les vases à parfum voyageaient, les parfums se diffusaient, et cela montre une certaine idée de l'hygiène, les gens se rendaient aux thermes, aimaient l’odeur de la rose et de la résine. Au contraire, cela ne faisait pas du tout partie des pratiques gauloises, par exemple. » L’usage du parfum peut donc renseigner sur la vie quotidienne, mais aussi sur les croyances religieuses et les pratiques funéraires, l’odeur marquant souvent la présence de la divinité.
Parfum d’époque
Pour le chercheur, il y a également un lien indéfectible entre odeur et hiérarchie sociale. « Le parfum, c’est la civilisation, résume Dominique Frère. Dans le monde grec, on disait que les barbares sentaient mauvais. Jusqu’à des périodes très récentes, l’odeur marquait la différence entre l’urbain et le rural, la pauvreté et l'aristocratie. » Mais aussi entre les malades et les biens portants, puisque la théorie des miasmes4, invalidée depuis par celle des bactéries, associait le « mauvais air » et les pires pandémies. Aujourd’hui, les odeurs ne sont plus utilisées pour repousser les affections. Le mouvement hygiéniste du 19e siècle ainsi que le développement de la chimie, et donc des parfums de synthèse, ont profondément modifié nos pratiques et donné à l’époque contemporaine son odeur bien à elle.
1. Spécialiste de l’étude des contenus biologiques du passé (aliments, produits cosmétiques ou médicinaux, par exemple).
2. Temps, mondes, société.
3. Université Bretagne Sud.
4. Théorie épidémiologique réfutée au 19e siècle selon laquelle c’est l’air malodorant qui transporte les maladies.
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du magazine Sciences Ouest