Que racontent les cahiers de doléances ?
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Remplis par des milliers de citoyens il y a six ans, lors de la crise des Gilets Jaunes, ces manuscrits sont en passe d’être épluchés par des chercheurs.
À peine la dernière phrase signée, ils ont été refermés et rangés aux archives départementales. Les cahiers de doléances des Gilets Jaunes, mis à disposition dans toutes les mairies de France entre janvier et mars 2019, devaient à l’époque permettre aux citoyens d’exprimer leurs revendications par écrit.
« Ils sont inspirés des cahiers de doléances écrits lors des États généraux du printemps 1789 précédant la Révolution française. Dans la culture populaire, c’est une référence très forte à un moment où il est possible de remonter ses plaintes au roi », retrace Christine Guionnet, enseignante-chercheuse en sciences politiques à l’Université de Rennes. Des choses similaires s’observent par ailleurs lors des mouvements sociaux de ces dernières années. « On sent que les citoyens ont besoin de passer par l’écrit pour rendre tangibles leurs revendications, qu’elles laissent des traces. »
Doléances diverses
On trouve dans les cahiers du mouvement des Gilets Jaunes toute forme de contributions : des doléances très arides aux slogans en passant par de longues lettres, des listes d’idées comme la mise en place du référendum d’initiative citoyenne1 ou le rétablissement de l’impôt sur la fortune. Les supports aussi sont éclectiques : certains cahiers ont été remplis sur les ronds-points, en mairie, et parfois en version numérique. « Au fond, les gens ne demandent pas qu’on règle leur situation personnelle. Ils veulent que la situation qu'ils décrivent ne puisse tout simplement pas exister », analyse Romain Benoit-Lévy, docteur en histoire moderne à l’Université Rennes 2, qui travaille avec une équipe pluridisciplinaire sur le corpus formé par les doléances du département de la Somme. « Ce qui nous a intéressés, c’est que même si certains disent “je ne suis pas Gilet Jaune” ou “je ne suis pas d’accord avec les violences commises”, on retrouve des revendications très similaires à celles du mouvement. » Le 11 mars 2025, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité une résolution demandant la diffusion et la restitution de ces cahiers. Des groupes de citoyens et de chercheurs se sont formés localement pour y travailler, comme celui constitué par des élèves de Sciences Po Rennes à l’initiative de la Région Bretagne pour étudier les quelque 9 000 doléances des quatre départements.
Revendications ignorées
Quant à savoir ce qui ressortira de ces nombreuses analyses, les chercheurs restent très prudents. « Les citoyens sont extrêmement lucides sur cet “agir communicationnel2”, c’est-à-dire le fait de donner l’illusion de pouvoir s’exprimer alors que le fond est souvent ignoré », explique Christine Guionnet. « Depuis 2017, on n’a jamais autant utilisé de formes de démocratie participative. Comme la convention citoyenne sur le climat ou sur la fin de vie, renchérit Romain Benoit-Lévy. Mais pour quels résultats concrets ? »
1. Dispositif prévoyant l’organisation d’un référendum sur la base d’un nombre donné de signatures citoyennes sans nécessiter l’accord du Parlement ou du président.
2. Notion développée par le sociologue allemand Jürgen Habermas.
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