La mémoire des exilés espagnols
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La base sous-marine de Brest est le fruit du travail forcé de milliers d’exilés espagnols lors de l’occupation allemande. Une facette de l’Histoire peu connue, au centre de la thèse d’une doctorante recueillant la mémoire de leurs descendants.
À la fin de la guerre civile espagnole, le 26 janvier 1939, Barcelone, siège du gouvernement républicain, tombe face à l’entrée dans la ville des nationalistes du général Franco. « S’ensuit la Retirada, l’exode massif vers la France de près de 500 000 Espagnols fuyant la répression, raconte Lou Guérin, doctorante en civilisation espagnole au laboratoire HCTI1 à l’UBO2, à Brest. Ils sont alors rassemblés dans des camps d’internement à travers tout le pays ». Mais dès juin 1940, la France est occupée par l’Allemagne nazie et un accord entre le Troisième Reich et le régime de Vichy acte la volonté de vider ces camps et de transférer les Espagnols sur plusieurs chantiers de ce qui deviendra le Mur de l’Atlantique3 en 1942.
Travail forcé des exilés
« Je mène de nombreuses recherches dans les archives en Bretagne pour mieux comprendre le travail forcé et les conditions de vie dans la région sous l’occupation allemande, précise l’historienne. Les accidents du travail fréquents relatent des conditions difficiles pour les plus de 5 000 travailleurs espagnols ayant participé à la construction de la base sous-marine de Brest, réalisée en seulement 500 jours4. » Un volet de la thèse de Lou Guérin vise à récolter les témoignages des familles pour éviter qu’ils ne tombent dans l’oubli. À la suite d’un appel à participation, diffusé dans plusieurs journaux brestois en 2023, et grâce au soutien de l’association de descendants Mere 295, neuf personnes ont été interrogées sur l’exil de leurs parents et leur travail sur la base. « Elles souhaitent raconter pour transmettre cette part méconnue de l’Histoire, l’une d’elles associe la base au sang versé sur le chantier », confie la doctorante.
Devoir de mémoire
Ce travail rassemblant les acteurs associatifs et les proches est essentiel car il permet « de faire connaître la mémoire de ces exilés, longtemps mise sous silence et peu racontée dans les familles », explique Iván López Cabello, maître de conférences en études ibériques dans le même laboratoire et co-auteur de l’ouvrage Le travail forcé des républicains espagnols pendant la Seconde Guerre mondiale6. À la Libération, en 1945, de nombreux Espagnols ne souhaitant pas revenir dans leur pays, toujours dirigé par Franco, font le choix de rester en France et de fonder une famille en Bretagne. Aujourd’hui, se pose la question de la réparation. « Après la mort du dictateur en 1975, il n’y a pas eu de volonté politique de l’Espagne de faire reconnaître cette mémoire. Il faudra attendre les années 2000 pour que l’engagement des exilés républicains soit légitimé et leurs descendants réhabilités », soupire le chercheur. Cette reconnaissance passe aussi par le patrimoine, sur lequel Lou Guérin va se concentrer dans la suite de sa recherche. Des plaques commémoratives aux musées, l’objectif est bien de ne jamais oublier cet épisode du passé.
1. Héritage et création dans le texte et l’image.
2. Université de Bretagne Occidentale.
3. Ensemble de fortifications côtières créées sous le régime nazi.
4. Parqués dans quatre camps à Brest, les travailleurs se levaient à 5h et travaillaient douze heures consécutives. La mauvaise nourriture et les conditions de vie difficiles provoquèrent de nombreux décès sur les chantiers contrôlés par l’organisation Todt du régime nazi.
5. Mémoire de l’exil républicain espagnol dans le Finistère.
6. Aux éditions Riveneuve (2024).
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