Le mystère des congres échoués

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N° 422 - Publié le 1 octobre 2024
© GUIREC FLECHER / PHOTOPQR / LE TELEGRAMME / MAXPPP
Samuel Iglésias a cherché à comprendre pourquoi les congres se sont échoués en Bretagne Sud.

Alors que des poissons ont été découverts morts en très grand nombre sur la côte bretonne cet été, des promeneurs ont signalé le phénomène et des scientifiques tentent de résoudre l’énigme.

À la fin du mois d’août, plusieurs centaines de congres se sont échoués massivement sur le littoral de la baie de la Forêt (29). Du Guilvinec à Lorient, entre 10 et 15 tonnes environ de ces gros poissons marins ont été retrouvées sur les côtes, contraignant même la mairie de Concarneau à fermer temporairement l’accès aux plages de la commune.

Comme une enquête policière


Face à l’incrédulité du public, Samuel Iglésias, chercheur à la Station marine de Concarneau, a décidé d’investiguer. « Dans ce cas précis, on peut procéder un peu comme pour une enquête policière. On voit les cadavres, mais pas le meurtrier. On a des faisceaux d’indices, des témoins oculaires et des hypothèses », compare le spécialiste. Pour tenter de trouver une explication à cette hécatombe inattendue, il procède par étapes. D’abord, archiver soigneusement les signalements qui lui ont été faits. Deuxième phase : dresser une liste d’hypothèses. Il en retient sept au total. Enfin, les étudier une à une et ne garder que la plus plausible.

 Manque d’oxygène fatal


Un rejet par un bateau de pêche ? « Pas de traces d’hameçon ou de filets sur les poissons, de toute façon trop nombreux. » Une mortalité post-reproduction ? « Les congres se reproduisent au large, et un tel phénomène n’a jamais été observé avant. » Une épizootie¹ ? Elle aurait touché d’autres poissons, aurait provoqué des échouages progressifs et d’individus en mauvais état. Trois autres hypothèses sont ainsi écartées : la responsabilité d’algues toxiques, celle du passage d’un nuage de soufre et celle du déminage d’un engin explosif dans la baie, plus tôt dans l’été. « La seule pour laquelle il n’y a pas de contre-argument » est la suivante : un manque d’oxygène dans l’eau, ou hypoxie, qui aurait été fatal aux animaux. « Tout porte à croire que les congres, qui vivent au fond d’un trou le jour, ont été asphyxiés sans s’en rendre compte, comme lors d’une fuite de monoxyde de carbone dans une maison. »

Un échouage similaire en 1982


Qu’est-ce qui a pu provoquer ce manque soudain ? « L’eau concentre moins bien l’oxygène que l’air, éclaire le scientifique. L’eau salée encore moins, et si elle est chaude, c’est pire. Donc les conditions de mer en plein été sont déjà loin d’être idéales pour de gros poissons. » À cela s’ajoute un vent quasiment absent, donc peu de brassage de la masse d’eau, qui stagne et se stratifie dans la baie. Pour ne rien arranger, un important apport de nutriments en mer après de fortes pluies a provoqué un bloom² de microalgues, très dense et proche du fond, dont la dégradation aurait encore raréfié la ressource en O2 en profondeur. Un « concours de circonstances », qui a mené à un fond d’eau anoxique³, fatal pour les congres.

Samuel Iglésias a également retrouvé la trace d’un échouage similaire en 1982, dans l’estuaire de la Vilaine, avec la même cause et les mêmes conséquences, ce qui le conforte dans sa conclusion. Des données météorologiques complémentaires devraient permettre de l’affiner.

Anna Sardin

1. Épidémie qui frappe les animaux.
2. Efflorescence algale, comme une éclosion massive en mer.
3. Dépourvu d’oxygène.

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