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Sport : le spectacle des champions

N° 420 - Publié le 3 juin 2024

Produit du capitalisme, reflet des logiques sexistes et des idéaux politiques des époques qu’il traverse, le sport nous renvoie à notre Histoire, comme un miroir de la société.

Au-delà des muscles et de la mécanique du corps, de la performance et des records, le sport est un fait social total. Il est la fascination des spectateurs pour des êtres hors normes, l’émotion du supporter qui souffre avec l’athlète et souffle d’admiration devant l’extraordinaire. C’est l’injonction à un corps parfait, cette volonté de façonner notre chair et nos tissus à grand renfort de machines et de cocktails protéinés et la trop lente inclusion des femmes dans ce qui est longtemps resté le sanctuaire de la virilité. C’est aussi un gigantesque spectacle autour duquel gravitent des enjeux diplomatiques et économiques, comme nous le rappellent la dernière coupe du monde masculine de football au Qatar ou les Jeux de Paris 2024.

D’ailleurs, lorsqu’il rénove les Jeux olympiques, en 1894, plus de 2 600 ans après leur apparition en Grèce antique, Pierre de Coubertin les conçoit comme « un levier de propagande de l’idéologie qui porte le sport, souligne Michaël Attali, professeur des universités en histoire du sport au laboratoire Vips21 et à l’Université Rennes 2. C’est son coup de génie que de comprendre que le sport va prendre une ampleur considérable et qu’il faut la capter avec des compétitions internationales. » Car le sport moderne, à l’époque, n’en est qu’à ses balbutiements.

Chevalerie moderne


L’activité physique est introduite dans les lycées anglais au milieu du 19e siècle comme un nouvel outil éducatif. Rapidement, des règlements se mettent en place, des championnats s’organisent ; le sport moderne naît. Trente ans plus tard, il s’exporte outre-Manche. « C’est alors un moyen de distinction sociale, dont se servent la bourgeoisie et l’aristocratie pour éduquer les plus jeunes à une série de valeurs liées au dépassement de soi, au désintéressement, à la chevalerie moderne en somme », raconte Michaël Attali. De pays en pays, il se développe en même temps que l’industrie. « D’ailleurs, c’est un produit du capitalisme, pointe l’historien, et leurs valeurs sont très proches : performer, progresser, rationnaliser la pratique, hiérarchiser à travers un vaincu et un vainqueur… » 

Il faut attendre près de 80 ans pour que le sport se démocratise. Dans le même temps, les pratiques se diversifient et le sport se féminise timidement. « Jusqu’aux années 1960, certains clubs demandaient une autorisation du mari ou du père pour accueillir une femme », rappelle Michaël Attali. Certaines se risquent tout de même sur le terrain, ce qui leur vaut parfois des accusations d’homosexualité. Une attaque loin d’être anodine. Dans l’après-guerre où la natalité est une priorité, « accuser quelqu’un d’homosexualité, c’est l’accuser de trahir son pays », souligne le spécialiste. Tout au long de la première moitié du 20e siècle, les victoires de grandes championnes comme Marguerite Broquedis ou Micheline Ostermeyer sont totalement invisibilisées. Et ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que les personnes en situation de handicap, dont le nombre a augmenté, sont progressivement intégrées au monde sportif. « Mais encore aujourd’hui, on ne se mélange pas vraiment, le sport paralympique est encadré par des fédérations et des événements distincts », analyse Michaël Attali.

Le sport est un caméléon


Quelques années plus tard, avec la Guerre froide, le sport devient un nouveau terrain d’affrontement, l’occasion de montrer la puissance d’un modèle à travers ses athlètes. Encore aujourd’hui, « derrière l’idéologie internationaliste et rassembleuse des JO, on a une activité qui exacerbe les nationalismes », remarque Aurélien Chèbre, professeur d’EPS et docteur en sciences et techniques du sport à l’Université Rennes 2. Les mesures d’exclusion des athlètes russes à la suite de l’invasion de l' Ukraine ont bien montré le caractère politique du sport. Vladimir Poutine a même annoncé vouloir organiser des contre Jeux olympiques, fin juin, pour relancer sa diplomatie sportive.

Il faut dire que le sport est un formidable outil politique. « On lui attribue une diversité de valeurs comme la fraternité, la cohésion, le fair-play… qui l’essentialisent en considérant qu’il serait bon par nature. Mais c’est une pratique sociale comme une autre, avec son lot de comportements acceptables et inacceptables, souligne Michaël Attali. Le sport est un caméléon, il prend la couleur de son environnement, on peut en faire tout et son contraire. » Ses mises en scène visent justement à mettre en évidence cette diversité de valeurs. Loin d’être de simples compétitions, elles portent des idéaux et sont un moyen de ritualiser des normes sociales.

Vue du stade olympique d'Athènes lors des premiers Jeux modernes, en 1896.


© COLLECTION ROGER-VIOLLET
Vue du stade olympique d'Athènes lors des premiers Jeux modernes, en 1896.

« On a créé des lieux où 22 personnes jouent devant 40 000 spectateurs, si ce n’est pas un spectacle je ne sais pas ce que c’est », s’interroge l’historien. Cette théâtralisation du sport est notamment liée à sa médiatisation. De grands événements comme le Tour de France, la Ligue des champions ou les X Games ont d’ailleurs été créés par des médias. Mais le spectacle commence souvent bien avant le coup d’envoi. « Pour accentuer la tension autour du match, il arrive que l’on crée une narration autour d’un duel entre des athlètes ou des équipes que tout oppose », explique Aurélien Chèbre. On parle de l’effet Carpentier. C’est typiquement ce qu’il se passe en 2019, autour du combat de boxe entre Anthony Joshua, magnifique, grand, charismatique, champion olympique, et Andy Ruiz, l’outsider petit et rondouillard qui finit par créer la surprise en gagnant.

Quête du muscle


Si les apparences se sont révélées trompeuses lors de ce duel, il faut bien admettre que les différences physiques des deux adversaires ont joué dans la spectacularisation du match : l’un cochant toutes les cases du physique attendu du sportif, l’autre s’en éloignant au possible. Valorisé, esthétisé, érotisé… le corps du sportif fascine depuis longtemps, les statues antiques et le développement des salles de sport en témoignent. C’est qu’avec le temps, le muscle est devenu source d’identité masculine. Le sociologue Guillaume Vallet voit d’ailleurs dans la quête de ce dernier, qui touche une part croissante de la population, un changement dans la vision du corps, devenu « une ressource, un espace de liberté et de souveraineté apparent, une possible voie de salut pour chaque individu : ce serait alors par la distinction de celui-ci que l’on se construirait une personnalité et une identité propres », écrit-il dans La fabrique du muscle2.

Violette Vauloup

1. Valeurs, innovations, politiques, socialisations et sports.
2. Éditions L’échappée (2022).

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