On passe le relais à l’extraordinaire

Le sport : plus qu'un effort

N° 420 - Publié le 3 juin 2024
© ADAM STOLTMAN / ALAMY IMAGES
Le style aérien de Michael Jordan et son incroyable capacité à défier la gravité, comme lors de ce match des Chicago Bulls contre les New York Knicks en 1989, lui ont valu les surnoms His Airness et Air Jordan.

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À force de repousser les limites du possible, certains athlètes sont devenus de véritables héros dont les exploits et la gloire se racontent de génération en génération.

Ce sont les meilleurs de leur discipline. Parfois même de tous les temps. De Michael Jordan à Serena Williams en passant par Diego Maradona, celles et ceux qui font le sport « drainent des enjeux culturels, financiers et identitaires qui contribuent à leur position et leur influence dans la société », remarque Yohann Fortune, maître de conférences en histoire du sport au laboratoire Vips21 et à l’Université Rennes 2. 

Le phénomène n’est pas nouveau. Dans l’Antiquité, certains athlètes sont déjà littéralement mis sur un piédestal. Quelques-uns sont même divinisés, comme Théogénès de Thasos, champion de boxe et de pancrace (un sport de combat quasiment dénué de restrictions), dont le culte a duré plus d’un demi-millénaire.

Une autre galaxie 


Mais pour passer du champion au héros, il ne suffit pas d’exceller, il faut être exceptionnel. « Jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, les athlètes sont polyvalents, certains participent aussi bien à des épreuves de waterpolo que d’escrime », explique Michaël Attali, historien du sport à l’Université Rennes 2. Avec le modèle du sportif spécialiste qui leur succède, les performances sont amplifiées. C’est ainsi que Johnny Weissmuller, célèbre pour avoir incarné Tarzan au cinéma, devient le premier homme à nager le 100 m en moins d’une minute. « On passe le relais à l’extraordinaire, à la fascination pour quelque chose d’inatteignable. L’athlète devient un héros détaché des contingences quotidiennes du commun des mortels, il s’inscrit dans une autre dimension », résume le chercheur. 

Pour propulser le sportif parmi les plus grands, la performance doit friser le prodigieux. « Si Zidane est devenu un héros, c’est parce qu’il marque deux buts dans la première finale de Coupe du monde pour la France, en France. C’est à la fois inédit et exceptionnel. Si Nadal est un héros, c’est parce qu’il a gagné Roland-Garros 14 fois quand le deuxième meilleur n’a soulevé le trophée “que” six fois2. C’est énorme et hors norme », illustre Yohann Fortune. Mais le héros ne le devient que parce que ceux qui regardent le sport le décident. « Il y a un facteur d’identification, par exemple en Jamaïque, Usain Bolt représente plus que le sprint, le pays tout entier », poursuit l’historien selon qui, parfois, une étape supplémentaire est franchie. Le héros se transforme en mythe quand il résiste au temps, « que son histoire est sans cesse racontée et qu’elle se transmet de génération en génération, comme Pelé ou Mohammed Ali ».

La dernière utopie ?


Pour Michaël Attali, la vigueur de cette image du sportif va de pair avec la diminution progressive des croyances. « À mesure que des institutions comme les partis politiques, les religions ou la famille se détricotent, le sport s’impose comme la dernière utopie moderne, et les champions sont peut-être les dernières figures de références auxquelles nous avons envie de croire. »

Violette Vauloup

1. Valeurs, innovations, politiques, socialisations et sports.
2. Le Français Max Decugis l’a remporté huit fois avant que le tournoi ne s’ouvre aux joueurs étrangers, en 1925.

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