Le tabac, de la graine au mégot
Monument hors du commun, la Manufacture de Morlaix reprend du service pour présenter son histoire. L’occasion de revenir sur la grande aventure du tabac.
Au 39 quai de Léon, à Morlaix, se dresse un immense bâtiment de granit gris. À son pied, les eaux calmes du petit port, et au fronton, une inscription : La Manufacture. Passée l’entrée, une immense cour d’honneur dévoile un bâtiment rectangulaire, aujourd’hui en partie classé au titre des monuments historiques. Le sont également les moulins à râper le tabac qui occupent une pièce à part, un « bijou technologique pour l’époque, des machines Jules Vernesque », apprécie Paul Smith, historien et secrétaire général de l’association française sur le patrimoine industriel. À l’étage, des machines se cachent sous des bâches poussiéreuses… Certaines ont servi jusqu’en 2004, date de la fermeture du dernier atelier de cigares.
Aux racines du tabac
Avant de devenir un produit consommable, le tabac est d’abord une plante tropicale, inconnue hors de l’Amérique avant le 15e siècle. Consommée par de nombreuses sociétés autochtones du « Nouveau Monde » pour ses vertus médicinales ou lors de rituels chamaniques, elle est ramenée en Europe par les colons, qui en diffusent l’usage dans le monde entier en moins de trois siècles. « En France, c’est Jean Nicot, ambassadeur de France au Portugal, qui l’introduit dans les milieux aisés, retrace Marie-Laure Brandily, chargée de projet à l’Espace des sciences de Morlaix. Son usage se popularise vers le milieu du 16e siècle. Les plus riches prisent le tabac1 ou fument la pipe quand marins et soldats le chiquent2. » La production s’amplifie et se mondialise.
« Assez tôt, on se rend compte qu’il est un support d’impôt idéal. Le tabac n’est pas un produit de première nécessité, mais il est largement consommé », raconte Paul Smith. C’est donc Colbert, le ministre des Finances de Louis XIV, qui institue taxation et monopole : « Le contrôle de ce marché est très strict. Le gouvernement français maîtrise l’achat des feuilles, la transformation et la vente, avec un système d’entrepôts et de buralistes. » En 1860, la gestion du monopole est confiée à la Direction générale des Manufactures de l’État. Elle est transférée au SEIT en 1926, qui deviendra le SEITA3 en 1935. Pour superviser l'ensemble du processus de production, l’État décide de créer en France dix manufactures. « On recherche de grands locaux, susceptibles d’accueillir beaucoup d’ouvriers », poursuit l’historien. Jusqu’en 1850, elles suffisent aux besoins de la population en matière de scaferlati4, de tabac à priser et de cigares. « Mais progressivement, avec la croissance démographique et celle de la consommation de tabac par tête, qui double au cours du siècle, il faut multiplier les manufactures, retrace Paul Smith. On introduit hachoirs, moulins et machines à vapeur afin d’augmenter la productivité. »
À mesure que la société et l’industrie changent, les modes de consommation du tabac évoluent. Alors qu’au 18e siècle, les tabacs à priser et à pipe sont rois, le cigare s’impose au début du 19e, suivi de la cigarette, qui devient le principal mode d’usage au tournant des années 1920. Plus pratique à fumer, elle fait exploser la consommation dans le monde entier. Les femmes s’y mettent également, et le tabac devient un symbole d’émancipation. « Tout un mythe se développe autour de la cigarette, appuie Paul Smith. Elle sert à s’afficher, à se revendiquer. Les paquets deviennent un accessoire de mode. » L’État encourage même cette dynamique : « On propage la consommation du tabac au bénéfice du fisc, via notamment ce qu’on a appelé le tabac de troupes, offert aux soldats. »

© MUSÉE DE BRETAGNE
Vieille dame fumant sa pipe, à Morlaix.
Cette consommation massive et générale n’est pas sans poser de problèmes sanitaires. Si le tabac provoque la méfiance de certains médecins quasiment dès son importation en Europe, c’est au milieu du 20e siècle que l’ampleur de ses méfaits est avérée : la nicotine est addictive, et les substances dégagées lors de la combustion sont cancérigènes. Les fabricants, parfaitement avertis des risques, se font alors marchands de doute, finançant des études falsifiées pour remettre en cause les conclusions scientifiques sur la nocivité du tabac. Ces actions retardent la prise en compte des dangers du tabagisme pour la santé. En 1976, la loi Veil jette en France les bases de la prévention, réglementant la publicité et imposant la mention « abus dangereux » sur les paquets. Elle est renforcée par la loi Evin, en 1991, qui pose le principe de l’interdiction de fumer dans les lieux publics. En 1970, entre 60 et 70 % de la population française fume de manière régulière ou occasionnelle, contre 32 % en 2021.
Apogée et déclin des manufactures
L’histoire des manufactures fait écho à celle de la consommation de tabac. En 1920, c’est l’âge d’or de l’industrie de transformation en France, avec 22 manufactures d’État dans lesquelles travaillent des milliers d’ouvriers. Mais « avec la mécanisation, il n’y a plus besoin d’autant de manufactures, et les bâtiments à étages sont peu adaptés aux machines », relate Paul Smith. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, celles de Dieppe et du Havre, totalement détruites, ne sont pas remplacées : commence ainsi la fermeture progressive des usines. La suppression des ateliers de Sarlat-la-Canéda (Dordogne), en 2019, signe la fin de l’industrie du tabac en France. La production française décline en même temps que les grandes manufactures ferment et que le tabac est cultivé et transformé dans des pays plus compétitifs. Alors qu’elle produisait en 2010 plus de 18 milliers de tonnes de tabac, l’agriculture française en produit moins de quatre milliers en 2021. L’intégralité des quelque 33 milliards de cigarettes livrées chaque année aux buralistes est importée. Témoins uniques du passé industriel du pays, les manufactures ont pour la plupart été transformées en lieux culturels. « Les plans de reconversion permettent d’éviter que ces bâtiments hors normes ne deviennent des friches », expose Paul Smith. C’est le cas à Morlaix, où un espace d’expositions s’apprête à ouvrir aux côtés d’équipements culturels et universitaires. Anaïs Guilbault, chargée de communication et du développement des publics pour le CCSTI5, conclut : « En explorant la mémoire ouvrière et le patrimoine exceptionnel du site, cette rétrospective unique permet à la manufacture d’offrir une fenêtre sur sa propre histoire. »
1. Broyé en fine poudre, le tabac est aspiré par voie nasale.
2. Pratique qui consiste à garder dans la bouche ou mâcher un morceau de tabac.
3. Service d'exploitation industrielle des tabacs et allumettes.
4. Tabac finement haché, pour la pipe ou ensuite la cigarette.
5. Centre de cultures scientifique, technique et industrielle.
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du magazine Sciences Ouest