La cigarette, cet objet social

Le tabac : de la graine au mégot

N° 418 - Publié le 28 mars 2024
© STEPHAN BÖHM / ADOBE STOCK

Entre effet dimitation et logiques dappartenance, la consommation de tabac est profondément ancrée dans la construction des identités et des rôles sociauxdès ladolescence.

Elle se donne, s’échange et se partage. Bien plus qu’une simple décharge de nicotine, la cigarette est un objet social. Au travail, en soirée ou en cachette, fumer est loin d’être un geste anodin. Et pas toujours un choix. L’entrée dans le tabagisme « mêle des explications psychologiques, physiologiques et sociologiques », souligne Marc-Antoine Douchet, chargé d’études à l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) et référent sur les questions relatives au tabac et à l’alcool. Pour ce sociologue de formation, la consommation est à la fois motivée par des déterminants individuels et collectifs et par l’environnement.

Logique de conformation


Car nous ne sommes pas tous égaux face au risque de commencer à fumer. Plus le revenu est élevé, plus la prévalence du tabagisme quotidien est faible. Mais les inégalités sociales de santé commencent tôt. Dès l’adolescence, on observe que le statut scolaire joue sur le tabagisme, qui s’élève à 10,1 % chez les élèves de lycée général, contre 43,5 % chez ceux qui sont déscolarisés1.

« L’âge biologique ne veut pas dire grand-chose, décrypte Marc-Antoine Douchet. À 17 ans, certains jeunes vont au lycée et habitent chez leurs parents, ils sont dans une temporalité adolescente tandis que d’autres ont un âge social plus avancé, travaillent déjà, côtoient plus d’adultes et ont des revenus. » Au-delà de la sensation d’apaisement qu’elle peut procurer, la cigarette a une fonction sociale, en favorisant notamment les interactions et en aidant à l’intégration. Et cela dès la première bouffée. « L’expérimentation2 est bien souvent un rite de passage vers l’âge adulte, qui obéit plus à une logique de conformation au groupe de pairs qu’à une logique de transgression », précise le référent tabac de l’OFDT. 

Risques sociaux


Pourtant, on observe une dénormalisation du tabac. Même s’il n’est pas perçu comme une drogue, il est jugé de plus en plus dangereux, en particulier par la population adolescente, dont la consommation est en baisse. « En 2022 moins d’un jeune de moins de 17 ans sur deux a expérimenté le tabac alors qu’ils étaient 80 % il y a 20 ans », précise Marc-Antoine Douchet.

Les adolescents ont bien intégré les risques, qu’ils soient sanitaires ou sociaux, associés au tabagisme. Des dangers particulièrement intériorisés chez les filles, à qui l’on répète très tôt qu’une femme qui fume fait mauvais genre et qu’il ne faut pas fumer pendant la grossesse. « Cela explique en partie que des femmes enceintes qui fument n’en parlent pas à des praticiens pour éviter de se sentir jugées. Résultat : elles gardent la pratique cachée », analyse le sociologue. Derrière ses bouffées toxiques, le tabagisme est ainsi profondément ancré dans la construction des identités et des rôles sociaux. Loin d’une simple habitude de consommation.

Violette Vauloup

1. D’après le bilan sur le tabagisme et l'arrêt du tabac en 2022 en France, de l’OFDT.
2. Elle intervient en moyenne à 14 ans et demi d’après les chiffres de 2022 de l’OFDT.

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