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Le jeu à travers les âges

N° 417 - Publié le 22 février 2024

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Cela fait des millénaires que toutes les civilisations jouent. Longtemps considérée comme un simple divertissement, cette pratique a priori anodine en dit pourtant long sur nos sociétés. Mais d’où vient-elle ?

Dans un parc, deux inconnus se défient en silence autour d’un jeu d’échecs. Quelques mètres plus loin, un homme gratte les tickets qu’il vient d’acheter à son buraliste. Chez lui, deux enfants sont en train de s’imaginer chevaliers au milieu de boîtes de Lego tandis qu’à l’autre bout du monde, une vieille dame appuie frénétiquement sur l’écran d’une machine à sous, dans un casino où aucune horloge ne lui rappelle les heures qui passent. « Jouer, c’est sortir du temps », souffle Elisabeth Belmas, professeure émérite d'histoire moderne à l'Université Sorbonne Paris Nord. « Dès que le jeu commence, le temps est suspendu. On entre dans une autre dimension, structurée par un ensemble de règles entre lesquelles il existe une marge de liberté. »

Sérieux ou festif, de hasard ou de stratégie, matériel ou immatériel, le jeu prend mille formes tout en restant un moment d’évasion. « Depuis le Moyen Âge il est perçu comme un temps de récréation au sens propre du terme, une pause pour reprendre des forces », détaille la chercheuse.

Entre chien et loup


Mais avons-nous toujours joué ? Les premières traces apparaissent entre 3500 et 3000 avant J.-C. en Égypte, où l’on a notamment retrouvé du matériel de jeux de plateau. Il est toutefois impossible de savoir si « les hommes préhistoriques se disputaient la dernière tranche de steak de mammouth aux osselets », souligne Ulrich Schädler, professeur d’archéologie et d’histoire culturelle à l’Université de Fribourg en Suisse. L’origine du jeu chez l’humain est en effet plutôt incertaine puisque nous ne disposons pas de preuves matérielles pouvant l’attester. Selon l’archéologue, nous aurions commencé à jouer en cohabitant avec les loups, qui jouent énormément dès la naissance, soit il y a environ 70 000 ans lorsque le chien s’en sépare génétiquement. Cette hypothèse ne fait toutefois pas consensus dans la communauté scientifique, certains spécialistes de l’évolution avançant que nous aurions tout à fait pu hériter ce trait de nos ancêtres primates.

Ancrés depuis des millénaires dans les traditions de toutes les civilisations, les jeux évoluent en même temps que les sociétés. Olivier Noël, rédacteur en chef de Ravage, magazine spécialisé sur les jeux près de Nantes, en veut pour preuve que « des maisons d’éditions se spécialisent aujourd’hui sur les animaux ou l’écologie alors qu’il y a quelques années, lorsqu’il y avait un animal dans un jeu ce ne pouvait être qu’un pion. »

Et parfois, c’est le jeu qui bouleverse la société, comme au 14e siècle lorsque les premières cartes à jouer apparaissent. Très luxueuses, elles sont peu à peu simplifiées et produites en série. Le nombre de jeux explose, si bien qu’une nouvelle industrie voit le jour. « On estime qu’au 18e siècle un million de cartes sont produites chaque année à Paris », souligne Elisabeth Belmas, pour qui une deuxième « révolution ludique » surgit avec le développement des jeux vidéo et d’internet, même si « beaucoup de formats en ligne reprennent des codes anciens. Les jeux de rôle s’inspirent par exemple du concept des jeux d’imagination des enfants qui font “comme si”. »


© KASSIAN CÉPHAS / LEIDEN UNIVERSITY LIBRARY
Des joueurs de cartes à Java, en Indonésie, dans les années 1880.


Langage universel


Avec le numérique, le secteur se mondialise. « Les révolutions modernes du jeu de société sont venues des États-Unis », retrace Olivier Noël. C’est là-bas que dans les années 1960, sont édités des jeux de plateau inspirés de l’économie, la bourse ou du sport1, qui participent à la renaissance du marché ludique pour adultes, pratiquement disparu en Europe après la guerre. Et « dans les années 1970, on commence à jouer à des wargames, des reconstitutions de célèbres batailles sur de grandes tables », explique Olivier Noël. Avec l’explosion de l’heroic fantasy2, des êtres fantastiques remplacent peu à peu les bataillons de Spartes. Le premier jeu de rôle, Donjons et Dragons, est inventé en 1974 et le concept s’exporte avec succès dans le monde entier. Si les jeux voyagent si facilement, c’est peut-être parce que la plupart d’entre eux n’ont pas de langue. Ils seraient même une forme de langage universel. « Jouer est un excellent moyen de s’intégrer à l’étranger », souligne Ulrich Schädler. Plus que la parole, c’est le lien créé en jouant qui rapproche.

Les jeux ont d’ailleurs un rôle important dans la construction de l’identité culturelle. « En France, le jeu de cartes traditionnel c’est la belote, en Suisse on joue au Jass et passé la frontière allemande c’est le Skat », illustre-t-il. Avec ses règles et ses sanctions en cas de triche, le jeu s’apparente d’ailleurs à une mini-société. « Cela apprend le respect, la patience, la gestion des émotions… La différence de maturité entre un enfant qui joue beaucoup et un autre est phénoménale », assure Olivier Noël. Mais si les jeux plaisent tant, c’est peut-être aussi parce qu’ils font écho à la réalité. « Le Monopoly a été inventé au moment de la Grande Dépression : le capitalisme avait ruiné les gens et on a inventé un jeu qui consiste à le pratiquer, c’est quand même fou », observe Elisabeth Belmas, qui y voit un exemple de compensation ; dans certains cas, jouer permet de reprendre le contrôle sur ce qui nous échappe.

Jésus à la rescousse


Un plateau renversé, des pions qui volent, une partie abandonnée… Qui n’a jamais fait face à un mauvais joueur ? Parfois, les émotions explosent, d’autant plus quand l’enjeu est financier. Mais si l’État se méfie du jeu depuis l’Antiquité, c’est surtout « parce qu’il est si séduisant qu’il risque de détourner l’Homme du travail », précise l’historienne. Quant à l’Église, elle n’est guère enthousiaste au sujet du jeu, souvent associé au blasphème. « Dès le 3e siècle, les gens ont commencé à demander à Jésus ou à la Vierge de lancer un six dans le jeu de dés », raconte Ulrich Schädler. 

Il est pourtant impossible d’interdire de jouer. « Manifestement, c’est un besoin vital pour les sociétés », analyse l’archéologue. Là où il est proscrit, le jeu ressurgit dans la clandestinité. Les femmes, longtemps écartées des jeux d’argent, y ont dépensé des fortunes. « Il y a une vraie différence entre la loi et la pratique, même s’il faut noter qu’elles étaient plus condamnées socialement que les hommes, illustre Elisabeth Belmas. Le jeu nous dit tout de la société. »

Violette Vauloup

1. Comme Twixt, Acquire, ou Bazaar, qui sont aujourd’hui des jeux recherchés par des collectionneurs.
2. Genre littéraire anglo-américain qui mêle, dans une atmosphère d'épopée, les mythes, les légendes et les thèmes de récit du fantastique et de la science-fiction.

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