« Les violences sont omniprésentes dans la vie de ces femmes »
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Après deux années à étudier les bénéficiaires des centres d’information sur les droits des femmes et des familles, une équipe rennaise montre la violence systématique à laquelle elles font face.
Dans les 98 centres d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF) du territoire français, des femmes viennent tous les jours chercher conseil. De tous âges et de tous milieux sociaux, elles y sont accueillies par des professionnels, qui les renseignent et les accompagnent en fonction de leurs besoins : indépendance économique et accès à l’emploi, conseils juridiques ou familiaux, etc.
Une ethnosociologie fine
« En Ille-et-Vilaine et dans les Côtes-d’Armor, les CIDFF avaient besoin de faire le point sur leurs actions, mais aussi de valoriser la parole recueillie », explique Gaëlle Sempé, chercheuse au laboratoire Vips21, à Rennes. D’où le projet APFemmes2, dont elle est la référente. Il a deux objectifs : dresser un bilan de l’action des centres de ces départements, et mettre en lumière l’autonomisation des personnes suivies, en regardant comment évoluent leurs rapports à elles-mêmes, aux hommes ou au genre, aux institutions et au temps. « Ce n’est pas une posture désengagée de notre part, assume franchement la sociologue. Nous voulions inscrire cette recherche au sein d’un engagement militant, en faveur de l’égalité femme-homme. » Elle revendique d’ailleurs une approche intersectionnelle3, pour étudier des femmes « enchevêtrées dans plusieurs rapports d’oppression ».
Pour « attraper ces transformations », l’équipe s’est armée des outils de la sociologie et de l’ethnographie4. Des entretiens approfondis avec une quarantaine de personnes, pour « reconstituer des trajectoires de vie, dresser des portraits », en s’immergeant dans leur quotidien et en s’appuyant sur des photographies personnelles, pour aider à raconter. « On pensait qu'il serait difficile de recueillir des témoignages, retrace Gaëlle Sempé, mais ces femmes voulaient parler. Elles ont trouvé là un espace de parole inédit, et une opportunité pour que leurs récits servent à d’autres ».
Deux ans plus tard, les conclusions sont là et seront présentées dans un rapport fin février. « Le point central de cette étude, c’est la violence, souligne Gaëlle Sempé. Peu importe notre point d’entrée dans la vie de ces femmes, peu importe pourquoi elles sont accompagnées par le CDIFF, elles ont toutes fait l’expérience de violences psychologiques ou physiques, conjugales mais aussi au travail. »
L’état de santé dégradé chez la plupart des personnes suivies doit également être pris en compte dans l’accompagnement. De même que la question de la ruralité ; selon leur territoire de vie, les ressources et problématiques des femmes ne sont pas les mêmes. « Nous avons aussi constaté une grande fatigue du côté des professionnels, et une perte totale de confiance en la justice chez les personnes suivies. »
De nouvelles perspectives
Les résultats de cette étude devraient permettre aux CDIFF d’ajuster leur fonctionnement, en proposant par exemple un accompagnement psychologique à long terme, ou des espaces de parole systématiques. L’équipe de Vips2 envisage de poursuivre cette collaboration sur d’autres terrains, mais aussi de transformer l’essai, via une performance artistique impliquant les femmes interrogées… et pourquoi pas un livre, pour « raconter ces vies ».
1. Valeurs, innovations, politiques, socialisations et sports.
2. Soutenu par la Région Bretagne dans le cadre de l'appel à projets Recherche et société.
3. Qui prend en compte à la fois les dominations, les oppressions et les discriminations.
4. Étude de terrain consacrée à la culture et au mode de vie de peuples, communautés, sociétés, ou autres types de groupes sociaux.
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