Derrière le mythe, les espionnes jouaient avec le genre
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Loin de la figure de la femme fatale, les agentes de renseignement ont bousculé les frontières du genre en s’affranchissant des stéréotypes. Deux historiens déconstruisent une vision largement fantasmée.
Mars 1935. En pleine montée des fascismes, une femme est arrêtée en gare de Brest. Très vite, la presse s’interroge, est-elle une espionne ? Accusée d’avoir récolté des informations sur la Marine au profit de l’Allemagne nazie, Lydia Oswald est jugée quelques mois plus tard. « Il y a une disproportion totale entre la faible importance de l’affaire et sa couverture médiatique », souligne Fabien Lostec, docteur en histoire à l’Université Rennes 2. La Suissesse n’a en effet pas délivré d’éléments majeurs aux Allemands, mais en France « 700 articles dans 80 journaux évoquent l’affaire », comptabilise l’historien. À Brest, Lydia Oswald est même devenue une référence au prisme duquel tous les cas d’espionnages sont ensuite comparés. « Je crois qu’elle a tant marqué car elle correspondait au stéréotype de l’espionne : une jolie femme étrangère qui travaille pour l’ennemi, a des amants et voyage beaucoup », souligne Fabien Lostec.
Une masculinisation des femmes
Pourtant, la figure de l’espionne courtisane et manipulatrice est loin de correspondre à une vérité historique. Dans un livre qui vient de paraître1, Louise Francezon, doctorante en histoire à l’Université Paris 1, retrace le processus de masculinisation des agentes de renseignements durant la Seconde Guerre mondiale.
Dans les années 1940, pénétrer l’enceinte militaire, sanctuaire ultime de la masculinité, était perçu comme une transgression sociale majeure. Pour s’intégrer dans un espace où elles étaient minoritaires, les femmes se sont appropriées des codes considérés comme masculins. « Ça allait du port de l’uniforme à des comportements comme boire ou fumer, illustre l’historienne. Elles performaient une féminité plus masculine, tout comme elles pouvaient surjouer la féminité en mission. »
Coupables mais pas responsables
À une époque où les femmes n’avaient pas leur place en politique, les convictions passent au second plan lors des procès des espionnes. « On leur nie toute motivation politique, c’est leur vie privée et sexuelle qui est scrutée et jugée », décrypte Fabien Lostec. D’ailleurs, Lydia Oswald a probablement profité de l’imaginaire lié à son genre. « Elle a admis avoir été envoyée pour récolter des informations mais assure qu’elle ne l’a pas fait car elle est tombée amoureuse d’un militaire français », explique l’historien, qui précise que la Suissesse a écopé d’une peine légère.
Pourtant, les agentes de renseignement ont remis en question les assignations liées à leur genre. Alors comment expliquer la (sur)sexualisation de ces femmes dans la majorité des représentations ? « C’est une manière d’euphémiser la transgression, analyse Louise Francezon. Une femme qui outrepasse les normes peut être perçue comme une menace, alors pour rassurer la société elle est rendue attirante, c’est-à-dire sexuellement disponible pour les hommes. »
1. L’espionne de la Seconde Guerre mondiale, pratiques et représentations d’une « masculinisation » de la femme, aux éditions PUR (2024).
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