Jean Painlevé, la science à contre-courant
Grand angle
Entre la Bretagne et Paris, Jean Painlevé a passé sa vie à vulgariser la science à travers le cinéma. Retour sur le parcours d’un anticonformiste résolument moderne.
Il y a 90 ans, en 1934, Jean Painlevé achève la réalisation de ce qui restera son plus grand succès. Sur la pellicule, des chevaux de mer étrangement lumineux, presque translucides, galopent dans un aquarium en noir et blanc. L’Hippocampe sera diffusé au cinéma l’année suivante. « Painlevé disait que c’était le seul film qui lui avait rapporté sa mise », confie Brigitte Berg, conservatrice des archives du cinéaste. À deux pas de l’Arc de Triomphe, dans un appartement acheté par le réalisateur dans les années 1950, bobines de film, photographies et boîtes d’archives s’empilent. Comme autant de témoins de la vie de ce pionnier du cinéma scientifique qui a gagné le pari d’intéresser chercheurs, artistes et grand public avec ses courts-métrages animaliers sur la faune marine.

© LES DOCUMENTS CINEMATOGRAPHIQUES, PARIS
Jean Painlevé avec caméra Caméflex tenue par harnais conçu par Geneviève Hamon, Geneviève Hamon, ca 1960.
Esprit de contradiction
Né en 1902, Jean Painlevé grandit dans la grande bourgeoisie parisienne, entouré de scientifiques et d’intellectuels. À commencer par son père, Paul Painlevé, dreyfusard convaincu, mathématicien de renom et figure de la IIIe République. « Ils s’entendaient très bien mais Jean ne voulait pas être connu comme “le fils de” », raconte Brigitte Berg. Alors toute sa vie, il s’évertue à tracer un chemin bien à lui. Refuse de rentrer dans des cases. Perfectionne sa singularité. Fils d’homme d’État et anarchiste, scientifique et artiste, Painlevé cultive les contradictions.
Son enfance, il la passe entre Paris et le Finistère, où il se rend en vacances chez sa grand-mère, au Pouldu. « En Bretagne, il était chez lui, observe Brigitte Berg, c’est là-bas qu’il découvre le monde marin. » Le futur cinéaste va jusqu’à ramener à Paris des petites bêtes dans des bocaux plein d’eau. Paris, où les vacances s’achèvent et les cours reprennent. « Painlevé a passé son temps à dire qu’il avait détesté l’école alors que son père avait été ministre de l’Instruction publique. Son père a aussi été ministre de la Guerre alors que lui était pacifiste dans sa jeunesse. Il y avait des divergences de parcours et de sensibilités manifestes », analyse Roxane Hamery, professeure en études cinématographiques à l’Université Rennes 2 et spécialiste de l’œuvre du cinéaste. En 1925, le jeune homme descend même dans la rue contre la politique de son père, qui fait réprimer les premières révoltes coloniales en Syrie, au Liban et au Maroc.
Un pied à Paris et l’autre dans l’eau, la Bretagne n’est jamais bien loin. Après un cursus scolaire chaotique, Jean Painlevé se lance dans des études de biologie, pour lesquelles il est amené à se rendre à la Station biologique de Roscoff (Finistère). Il y rencontre Geneviève Hamon, sa future compagne et « femme de l’ombre de ses films », selon Roxane Hamery. Ouverture de l’objectif, type de pellicule, lumière… Elle consigne tout dans des cahiers de tournage. « Sans elle, Painlevé n’aurait pas pu faire ce qu’il a fait », assure Brigitte Berg, qui a côtoyé le couple.
Pas mariés et sans enfants, ils vivent la plupart du temps à distance. « Painlevé n’avait pas de vie de famille, travaillait tout le temps et ne laissait pas beaucoup de place pour autre chose. Pourtant, ils se téléphonaient tous les jours, c’était un moment important », se souvient la conservatrice des archives.
Un écorché
Le jeune cinéaste revendique très tôt un farouche désir d’indépendance. Dans les années 1920, il fraie avec les surréalistes sans pour autant adhérer au mouvement. Décline même officiellement l’invitation d’André Breton. « Il avait du mal à trouver sa place. Je pense qu’il voulait prouver son originalité et refusait de s’enfermer dans une case. Et puis il avait un fort caractère, c’est possible qu’il ait eu du mal à faire partie d’un collectif », avance Roxane Hamery.
Le futur réalisateur s’adonne à la course automobile et apprend à piloter des avions. Il dessine ses propres règles, se passionne pour l’art, la science et la technique. Refuse de les séparer. Le cinéma semble évident. « À l’époque, c'était considéré par la bourgeoisie comme un divertissement pour ignorants, il valait mieux aller au théâtre. Forcément, ça lui plaisait d’aller à contre-courant de son milieu. Il était un être un peu écorché », souffle Brigitte Berg. En 1927, Painlevé, sollicité pour sa maîtrise de la caméra, réalise son premier film, L’œuf de l’épinoche1, de la fécondation à l’éclosion, un court-métrage de recherche projeté à l’Académie des sciences en appui d’une thèse. « Le cinéma scientifique, c’est d’abord le cinéma pour les scientifiques », précise Florence Riou, docteure en histoire des sciences et chercheuse indépendante à Rennes. « Aujourd’hui encore les scientifiques font partie des premiers producteurs d’images, qui sont à la fois un outil de recherche et un mode de communication du savoir », poursuit-elle. Si Jean Painlevé n’invente pas le cinéma scientifique, il est le premier à l’utiliser pour amener la science vers le grand public.

© LES DOCUMENTS CINEMATOGRAPHIQUES, PARIS
Les Amours de la Pieuvre, Jean Painlevé et Geneviève Hamon, 1967.
Les pires animaux
Toute sa vie il alterne films de recherche et courts-métrages plus originaux. Quelque part entre la fiction et le documentaire, il met en scène des animaux marins. Ses films, d’abord muets et ponctués d’intertitres, s’étoffent d’une voix off avec l’arrivée du parlant. « Il avait un vrai style d’écriture, brut et très poétique à la fois. Et il voulait toujours taper ses textes sur sa vieille Remington, même quand on avait des ordinateurs et que l’on ne trouvait presque plus de bandes adaptées », se souvient Brigitte Berg.
À travers le texte, l’image et parfois la musique, le cinéaste transforme les animaux en personnages. « Painlevé a conscientisé la puissance cinématographique de ses sujets. Il choisissait des espèces susceptibles de faire réagir le spectateur : le dégoût avec la pieuvre ou la fascination avec l’hippocampe », souligne Roxane Hamery. Et pour exacerber ces sentiments, il utilisait la mise en scène. Dans La Pieuvre, l’animal est filmé dans des situations inattendues et dérangeantes : sur un crâne, une poupée ou un rebord de fenêtre, comme pour montrer que la monstruosité – accentuée par de gros plans sur la peau granuleuse et flasque du mollusque – peut gagner notre monde. « Il tend à rapprocher les mondes humains et animaux, la nature et la culture traditionnellement opposées. C’est avec ce type de rapprochements qu’il fait transparaître la part pulsionnelle qui existe en tout humain »,
poursuit la chercheuse.
« Jean Painlevé est très critique de la société humaine. Il ne cesse de dire que les hommes peuvent être les pires animaux, souligne Florence Riou. La seule fois qu’il filme un mammifère, c’est d’ailleurs une allégorie de la montée du fascisme ». Tourné en 1939 et diffusé en 1945, Le Vampire est un film de neuf minutes qui montre une chauve-souris
suçant sa proie sur un air de Duke Ellington. « Jean Painlevé ne mentait pas. Il assumait l’anthropomorphisme et en jouait dans ses commentaires. Il refusait d’opposer sciences et fiction comme il refusait d’opposer créativité et sérieux, assure Florence Riou. Il ne croyait pas en l’objectivité du cinéma et se rendait bien compte qu’en filmant des animaux dans des aquariums on pouvait biaiser les observations. Mais il n’essayait pas de le cacher au spectateur, la mise en scène le conscientisait même. »
Jean Painlevé ne perd pas le goût du sensationnel avec la sonorisation de ses films. Son plus grand succès, L’Hippocampe, montre un mâle convulsionner et accoucher. Le court-métrage, volontairement provocateur, est interdit aux États-Unis où le bureau de la censure le juge « indécent ». Mais le succès est au rendez-vous et le couple Painlevé-Hamon lance une gamme de bijoux reprenant la figure du poisson.
« C’était un moyen de financer ses films, car ça coûtait extrêmement cher et ne lui rapportait rien. Il faut bien comprendre qu’il a pu mener cette carrière grâce à l’héritage de son père », note Brigitte Berg. De la mer au laboratoire en passant par le studio de montage, Painlevé est autant réalisateur que technicien, monteur que producteur de son œuvre. Il parcourt la France, ses bobines sur le dos, pour diffuser les films dans des ciné-clubs. Et cherche toujours à innover. Il est d’ailleurs l’un des premiers à filmer sous l’eau. Le cinéaste se rend bien compte que l’image est un outil, et qu’en la maîtrisant il peut en pousser les limites.

© LES DOCUMENTS CINEMATOGRAPHIQUES, PARIS
Oursin de roche avec et sans piquants, Jean Painlevé, 1928.
Comme une méduse sur le rivage
Au cinéma comme en politique, Jean Painlevé refuse la neutralité. Plutôt libertaire, il milite avec les ligues antifascistes dans les années 1930 et s’engage dans la résistance pendant la guerre. À la Libération, il est nommé directeur général du cinéma français. Le cinéaste est notamment chargé de relancer l’industrie et de mener la politique d’épuration dans la filière des techniciens. Les années 1950 le voient revenir à la station de Roscoff, où il poursuit ses activités cinématographiques. « Il envoyait parfois des cartes postales depuis Paris pour prévenir de son arrivée et réserver une salle », raconte Fabrice Not, chercheur à la station finistérienne.
Jusqu’à la fin de sa vie, Jean Painlevé oscille entre recherche et vulgarisation. Il participe même à une émission de télévision en direct sur la BBC pour expliquer le voyage d’une goutte d’eau. Mais catégorisé dans un genre qui tombe en désuétude – le court-métrage d’enseignement – il est peu à peu oublié. « Malgré ceux qui m’entourent, je m’écrase vite comme une méduse sur le rivage », écrit-il au début des années 19802, usé par des douleurs aux hanches. Il meurt neuf ans plus tard, à l’âge de 86 ans. En 2022, le musée du Jeu de Paume, à Paris, monte la première exposition muséale sur son œuvre en France. Preuve que l’amoureux des marges qui filmait les animaux pour parler des hommes « fait encore sens aujourd’hui », sourit Roxane Hamery.
Pour aller plus loin
1. Un poisson que l’on retrouve dans les estuaires, les lagunes, près du littoral et même dans les ruisseaux et petites rivières.
2. La traversée du mouroir, Yann O’Bara (pseud).
TOUS LES GRANDS ANGLES
du magazine Sciences Ouest