La sociologie dans l’œil des catastrophes
Actualité
Benoit Giry est sociologue et spécialiste des catastrophes. Maître de conférences à Sciences Po Rennes et chercheur au laboratoire Arènes, il est aussi l’auteur d’un livre¹ dans lequel il revient sur la manière dont la sociologie a progressivement fait des catastrophes un objet d’étude et sur ce que les désastres disent de nos sociétés.
Qu’entend-on par « catastrophe » en sociologie ?
Ce sont des moments de débordement des dispositifs sociaux classiquement utilisés pour organiser nos existences, qui sont entraînés par des morts et/ou des destructions. Souvent, on les appelle par leur « agent », c’est-à-dire leur déclencheur. On parle de l’ouragan Katrina ou de la catastrophe de Tchernobyl. Mais en réalité, ces événements ne sont des catastrophes que parce qu’ils rencontrent une communauté humaine et ses vulnérabilités, qui transforment le potentiel destructeur de l’agent en catastrophe effective ; un tremblement de terre dans un désert, ce n’est pas une catastrophe.
Dans votre livre, vous expliquez que les catastrophes ne créent pas d’inégalités mais en révèlent…
Au moment des catastrophes, des effets concrets des inégalités sociales sont rendus visibles par les taux de mortalité selon les groupes sociaux. Mais les catastrophes les accentuent aussi : aux États-Unis, des études ont montré que si vous êtes riche, vous arrivez à capter plus d’aides financières à la reconstruction.
Est-ce que la population touchée influence le traitement de la catastrophe ?
Il semblerait que lorsque quelque chose ne frappe qu’une population disqualifiée socialement, nous sommes moins prompts à la traiter comme une catastrophe. La tempête Xynthia a fait 45 morts et est considérée comme un désastre. Au cours des dix dernières années, 28 000 personnes sont mortes en Méditerranée, mais si l’on en juge par le traitement social des migrants empruntant cette route, ces souffrances sont considérées comme tolérables.
Contrairement à une idée reçue, vous expliquez que les gens paniquent rarement. Comment analyser cela ?
Il y a une sorte de lune de miel collective juste après le désastre qu’on explique mal. Mais cette espèce de suspension des normes sociales habituelles est suivie de ce que l’on appelle la « phase de lancer de parpaing ». C’est le moment où le conflit politique se réimmisce dans le consensus créé par la catastrophe. Ainsi, après le séisme de 1923 au Japon, 6 000 Coréens ont été massacrés car jugés responsables.
Pourquoi faut-il étudier les catastrophes ?
Deux cents millions d’individus sont frappés par une catastrophe chaque année2. En faisant l’hypothèse (irréaliste) que les individus ne sont touchés qu’une seule fois, au bout de quarante ans cela équivaut à la totalité de la population mondiale. Si l’on joue à ce petit jeu mathématique, nous sommes tous susceptibles d’être affectés un jour. Dès lors, la seule question qui vaille est la suivante : comment comptons-nous habiter ce siècle des catastrophes ? Pour cela, il faudrait savoir en quoi cela va consister en termes de vie collective, d’où le besoin impératif de travaux de sciences sociales.
1. Sociologie des catastrophes, Éditions La Découverte (2023).
2. Frappés signifie blessés, tués ou sans domicile. Les chiffres proviennent du Centre de recherche sur l'épidémiologie des désastres de l’Université catholique de Louvain, en Belgique.
TOUTES LES ACTUALITÉS
du magazine Sciences Ouest