À Notre-Dame de Paris, les chercheurs à l’épreuve de la reconstruction
Grand angle
Près de cinq ans après l’incendie qui a ravagé Notre-Dame de Paris, la reconstruction progresse, tout comme la recherche sur les vestiges et la mémoire de la cathédrale. Mais comment ces deux chantiers hors normes s’articulent-ils ?
Le 15 avril 2019, Notre-Dame de Paris prend feu. Sous les yeux ahuris des Parisiens, les flammes dévorent la flèche. Le chef d’œuvre d’architecture conçu par Viollet-le-Duc se consume sur les écrans du monde entier. Un peu avant 20 h, la structure oscille dangereusement avant de s’effondrer. Quatre ans et demi plus tard, son ossature en bois s’apprête à poindre à nouveau dans le ciel de Paris.
En moins de cinq heures, le feu emporte avec lui l’intégralité de la charpente et de la toiture en plomb qui, en s’écroulant, détruisent une partie des voûtes. Au lendemain de l’incendie, une étrange scène se joue dans la cathédrale éventrée. Des scientifiques s’affairent près des monticules de débris de pierre, de charpente, de toiture et de vitraux qui ont envahi la croisée du transept. Ce ne sont pas des gravats à évacuer mais bien des vestiges, certains vieux de 800 ans, qu’il s’agit de trier et de préserver pour étude. Mais pour l’instant, l’heure est à l’urgence. En France et ailleurs, le chagrin a succédé à la sidération. Car Notre-Dame n’est pas une cathédrale comme les autres.
«Son exceptionnalité tient autant à sa position dans l’Histoire qu’au roman de Victor Hugo et à la façon dont la culture populaire s’en est emparée », analyse Sylvie Sagnes, anthropologue CNRS à Carcassonne, spécialiste des émotions qui gravitent autour de Notre-Dame. « Avec l’incendie, c’est l’histoire de chacun qui a été touchée. Quand les gens nous parlent de la cathédrale, ils évoquent souvent des souvenirs ; ils ont un lien intime avec elle », observe la chercheuse.

© C2RMF / ALEXIS KOMENDA - CC BY-SA 4.0 / GODEFROYPARIS
Numérotation et photographie des bois calcinés recueillis par les cordistes sur les extrados des voûtes et déposés sur le plancher provisoire au sommet de la cathédrale.
Entre drame et opportunité
Probablement débutée en 1163, la construction marque le début d’une révolution architecturale caractérisée par un changement d’échelle. « Notre-Dame a été un formidable laboratoire de l’architecture gothique », résume Pascal Prunet, architecte en chef des monuments historiques, en charge de la reconstruction. Traduction : un gigantesque terrain de jeu pour les scientifiques, qui, à la suite de l’incendie, a pris la forme d’un chantier de recherche rassemblant 200 chercheurs1, le tout coordonné par le CNRS et le ministère de la Culture.
« C’est un drame qui nous a apporté une opportunité énorme », résume Jean-Yves Hunot, archéologue au Creaah2, à Rennes. Sa consœur palynologue3, Chantal Leroyer, abonde : « D’un point de vue méthodologique c’est exceptionnel. » Au total, 10 000 morceaux de bois et 300 palettes de fragments de voûtes ont été extraits des décombres. « La masse de données est colossale et des dizaines de scientifiques travaillent sur les mêmes éléments, ce qui permet de comparer les résultats. » Sans compter que pour la première fois, des échafaudages tapissent les murs, « donc pour la première fois nous avons l’œil partout », s’émerveille Jean-Yves Hunot. Une chance, au milieu du drame, de percer les secrets de la Vieille Dame, dont on ignore encore beaucoup.
« Nous avons tout de suite compris l’intérêt du travail des chercheurs », assure Jonathan Truillet, directeur adjoint des opérations de Rebâtir Notre-Dame de Paris (RNDP), l’établissement public en charge de la reconstruction. RNDP a ainsi loué un immense centre de stockage des vestiges et soutenu financièrement certains projets, comme l’étude physico-chimique de pierres retrouvées après l’incendie pour trouver des carrières compatibles. « On a voulu créer une dynamique pour que le temps de la recherche se comprime, que les résultats ne nous arrivent pas dans dix ans », poursuit Jonathan Truillet. Mais la recherche n’a pas toujours des applications concrètes et immédiates. Magali Toriti, anthracologue4 et en-tomologiste5 au Creaah à Rennes, évalue par exemple l’état de santé de la charpente avant l’incendie en repérant des galeries d’insectes dans les poutres carbonisées. « Cela nous donne des indications sur les parties fragilisées par l’humidité », explique la chercheuse. Chantal Leroyer, elle, étudie les pollens pour reconstituer le paysage à l’époque de la construction. Des travaux indirectement reliés à ceux de Jean-Yves Hunot. « Connaître la climatologie du 12e et du 13e siècles nous aide à comprendre l’économie de l’époque. Si le climat est propice à l’agriculture, les recettes de l’Église - qui possède des terres - augmentent, ce qui est favorable à l’érection de cathédrales », chemine l’archéologue, qui cherche à reconstituer le scénario de la construction de la charpente, montée en plusieurs fois, avec des intervalles parfois distants de dizaines d’années. S’agit-il d’une réparation ? D’une pause pour raisons économiques ? Ou tout autre chose ?

© C2RMF / ALEXIS KOMENDA - CC BY-SA 4.0 / GODEFROYPARIS
Emplacement de l’effondrement de la voûte de la coisée de la cathédrale, quelques semaines après l’incendie du 15 avril 2019.
Deux mondes parallèles
Ces questions ont beau éclairer d’un nouveau jour l’histoire de la cathédrale, elles ne sont pas essentielles à la reconstruction et illustrent les divergences entre recherche et maîtrise d’ouvrage. « Ce sont deux mondes parallèles, regrette Jean-Yves Hunot. Pour que nos travaux nourrissent la reconstruction, il aurait fallu qu’elle arrive plus tard. » Force est de constater que les différentes temporalités ont entravé la coopération. « J’ai rêvé d’un chantier synergique, mais hormis le travail avec le LRMH6, l’apport scientifique s’est limité à quelques conseils ponctuels. La restauration-reconstruction a été réalisée sans les chercheurs. Il a fallu presque deux ans pour que les projets de recherche soient lancés. Nous avions déjà enclenché la reconstruction, déplore Pascal Prunet, qui ignore s’il aurait pu en être autrement. Les blessures de cet édifice l’ont terriblement fragilisé en l’exposant à un contexte climatique qui menaçait sa conservation. On peut les comparer à une hémorragie qu’il était urgent de stopper. »
1. Répartis en neuf groupes de travail : acoustique, bois et charpente, émotions et mobilisations, métal, numérique, structures, pierre, décor monumental, verre.
2. Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire, dont les chercheurs sont mobilisés dans le cadre du projet ANR Casimodo.
3. Spécialiste de l’étude des pollens et des spores.
4. Spécialiste des charbons de bois.
5. Spécialiste des insectes.
6. Laboratoire de recherche des monuments historiques.
TOUS LES GRANDS ANGLES
du magazine Sciences Ouest