Recherches à risques : des responsabilités partagées
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Certains travaux scientifiques présentent un risque de mésusage qui remet en cause leur légitimité et interroge sur la responsabilité des chercheurs.
Au début des années 2010, deux publications démontrent qu’en modifiant cinq gènes du virus de la grippe aviaire H5N1, il est possible de le rendre plus contagieux par voie respiratoire. Ces travaux soulèvent alors un vif débat dans la communauté scientifique. « Le bénéfice attendu valait-il la peine de prendre le risque de construire un virus qui, en échappant à la surveillance de ses inventeurs, pourrait entraîner de graves problèmes de santé publique ? », s’interroge Patrice Binder, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique et membre du Conseil national consultatif pour la biosécurité (CNCB).
Détournées à des fins illégitimes
L’épineuse question des recherches à risques fera l’objet de deux conférences au 18e congrès de la Société française de microbiologie, du 4 au 6 octobre à Rennes, auquel participe ce spécialiste des questions de sûreté biologique. « Certains travaux pourraient être détournés à des fins illégitimes, pour des actions de terrorisme ou de développement d’armes prohibées », explique Patrice Binder. On pense notamment à la crise de l’Amerithrax, aux États-Unis, où en 2001, des enveloppes contaminées au bacille du charbon1 avaient été adressées à cinq médias et deux sénateurs, faisant cinq morts.
« Les recherches susceptibles d’être détournées à des fins malveillantes présentent toutes des risques. La question est de savoir s’ils sont acceptables », poursuit le chercheur, pour qui il est nécessaire d’accompagner les scientifiques. En 2021, l’Institut Pasteur a ainsi mis en place un comité chargé de donner un avis sur la légitimité de projets ou de programmes de recherche qui présenteraient des risques s’ils venaient à être détournés. Mais au-delà, c’est aussi la question de la publication qui se pose. Un rapport du CNCB de 2019 souligne à cet égard que « des résultats particulièrement sensibles (…) pourraient légitimement être interdits de publication ou tout au moins publiés avec précaution ».
Réflexion sur l’usage
Mais alors, y a-t-il des choses qu’il ne vaut mieux pas trouver ? La question fait sourire Patrice Binder, qui reste nuancé : « On peut adapter la manière dont on communique : faut-il publier ? Ne l’adresser qu’à certaines personnes ? » Entre éditeurs et scientifiques, les responsabilités sont partagées. « Bien des chercheurs tendent à penser qu’ils ne peuvent pas être tenus pour responsables de l’usage de leurs travaux, poursuit le spécialiste. On ne peut pas leur incriminer un usage malveillant de ces derniers mais cela n’exclut pas, en amont, une réflexion sur l’usage qui pourrait être fait de la science. » Aujourd’hui, l’enjeu majeur est d’améliorer la prise de conscience des scientifiques sur les risques potentiellement associés à leurs découvertes. « Il est nécessaire d’intégrer ce sujet à la formation des futurs chercheurs », insiste Patrice Binder.
1. Bactérie à l’origine de la maladie du charbon ou anthrax en anglais.
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