À Rennes, la collection de zoologie, témoin de l’histoire des sciences
Les coulisses des collections scientifiques
La collection de zoologie de l’Université de Rennes rassemble 150 000 spécimens dédiés à la recherche et à l’enseignement. Une bibliothèque d’objets qui témoigne de l’évolution des sciences.
Les clés cliquettent au rythme de ses pas. Marion Lemaire enjambe une flaque d’eau, traverse une pelouse et se faufile entre deux piliers gris. La responsable des collections de l’Université de Rennes connaît ce dédale de béton par cœur. Au beau milieu du campus de Beaulieu sommeille une partie de la collection de zoologie. Près de 150 000 items, dont 2 000 spécimens naturalisés, une centaine de squelettes et plus de 100 000 insectes.
La conservatrice finit par s’arrêter devant un bâtiment aux couloirs silencieux, presque déserts. À l’intérieur, elle pousse une porte qu’elle verrouille immédiatement derrière elle. Les néons grésillent et s’allument un à un, éclairant un sas peuplé d’animaux naturalisés. « Ici, ce sont les espèces locales », indique-t-elle en balayant la salle du regard, du lapin à la poule en passant par un renard que l’on croirait endormi.
Artistes et pharmaciens
« C’est une assez grosse collection par rapport à d’autres universités », souligne Marion Lemaire. La collection universitaire a en effet hérité du fonds du Muséum d’Histoire naturelle de Rennes, fermé après un bombardement en 1944, ainsi que de ceux de la faculté des sciences et de l’école de médecine et de pharmacie de la ville.
Aujourd’hui, les animaux s’entassent dans deux réserves et une galerie de 200 mètres carrés qui tient plus du couloir aménagé que du musée. Ici, pas de panneaux explicatifs. Juste un cartel de papier qui indique par endroit le nom scientifique d’un animal. « La mission première d’un musée est de montrer au public. Celle de l’université, c’est l’enseignement et la recherche », tient-elle à préciser.
Au fil du temps, la recherche, justement, a évolué. « Aujourd’hui la naturalisation n’a presque plus d’intérêt scientifique, c’est juste pédagogique, pour montrer », explique la conservatrice en remontant la galerie. Sur les côtés du couloir, des portes bleues tranchent avec le beige des murs. Derrière l’une d’elles s’alignent des rangées de tables blanches. Parfois, des animaux naturalisés y sont installés le temps de séances de travaux pratiques. « Les étudiants qui seront amenés à travailler dans des réserves naturelles doivent être capables d’identifier les espèces, tout comme les futurs pharmaciens, qui observent les araignées, serpents et autres espèces dangereuses », illustre Marion Lemaire. La collection de zoologie, loin d’être inerte, est donc fréquemment mobilisée. De temps en temps, des étudiants en école d’art viennent y croquer quelques animaux, profitant de leur réalisme figé pour perfectionner leur trait.
Un peu plus loin, derrière une autre porte bleue, la salle de préparation révèle une facette peu connue du métier des gestionnaires de collection. « Les animaux du 19e siècle ont parfois été naturalisés avec de l’arsenic ou du mercure, donc il faut les manipuler sous sorbonne1. Sans compter que certaines pièces de la collection de géologie sont radioactives et que nous portons souvent des charges lourdes. Les gens ne se rendent pas compte des risques professionnels auxquels nous sommes exposés », souligne la conservatrice.
COLLECTIONS UNIVERSITE DE RENNES / GUILLAUME JULIEN
Morts mais menacés
Sur le carrelage beige de la galerie, la scène semble figée. Comme un documentaire animalier sous rayons X. Un squelette de lionne poursuit celui d’une antilope sous le regard interloqué d’une rangée de canards, à l’abri dans leur vitrine. Quelques centimètres plus haut, de grands oiseaux semblent vouloir s’approcher des néons et un hibou fixe le visiteur, l’œil vide mais étrangement fixe. Les plumes immobiles mais drôlement brillantes. Les oreilles sourdes mais presque à l’affut sous la lumière jaune qui enveloppe la pièce.
« Nos réserves ne sont pas dans les meilleures conditions pour la conservation, il n’y a pas de système de filtration d’air ou de lumière spéciale, admet Marion Lemaire, mais on fait un suivi avec des thermohygromètres, on utilise des déshumidificateurs d’air et il y a un protocole de mise en quarantaine des spécimens infestés par des nuisibles ». Outre la lumière, le climat et les insectes, les animaux sont aussi menacés de vol. Certains spécimens, rares et anciens, peuvent avoir une certaine valeur sur le marché noir. « C’est pour cela que nous avons des alarmes », précise celle qui supervise les 1,3 million d’objets, toutes collections confondues, à l’Université de Rennes.
Archives de la science
« On passe notre temps à ranger », s’amuse-t-elle en s’engageant dans l’escalier qui mène à la réserve, au sous-sol. « Tout l’enjeu est de savoir ce que l’on a et où. Les collections sont des bibliothèques d’objets mais elles sont inutiles s’ils ne sont pas accessibles. » Sous la galerie s’entassent des dizaines de bocaux aux joints de caoutchouc orange. À l’intérieur, grenouilles et chauves-souris s’écrasent contre la paroi. « Il y a sans doute un côté un peu fantastique à travailler ici, mais avec le temps on ne s’en rend plus compte », souffle Marion Lemaire.
La responsable des collections passe rapidement devant des restes humains. Pour des raisons déontologiques, ils sont conservés dans les réserves et non exposés au public. Ces vestiges de l’évolution des sciences témoignent de pratiques du 19e siècle, quand la phrénologie2 était encore prise au sérieux. « Les collections retracent l’histoire des sciences, ce sont ses archives », résume-t-elle.
1. Enceinte ventilée qui permet de manipuler un objet derrière une paroi vitrée. Elle protège ainsi du risque d’inhalation de polluants.
2. Théorie très répandue au 19e siècle, qui supposait que les instincts, le caractère, les aptitudes, les facultés mentales et affectives étaient conditionnés par la forme du crâne.
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du magazine Sciences Ouest