Landes et tourbières : le précieux patrimoine naturel de Bretagne
Autrefois symboles de misère et d’insalubrité, aujourd’hui puits de carbone salvateur, les landes et les tourbières bretonnes trouvent enfin leur place à la tête des espaces naturels à sauvegarder.
C’est souvent le premier paysage qui nous vient à l’esprit quand on pense à la Bretagne : une grande étendue de bruyères et d’ajoncs, un sol boueux, peu d'arbres et pourquoi pas un dolmen au milieu. Derrière cette image, il existe en réalité une multitude de landes bretonnes, du littoral au coeur des monts d’Arrée, sèches ou gorgées d’eau... Avec leurs cousines les tourbières, elles appartiennent au patrimoine naturel de la région et font l’objet de nouvelles politiques de préservation. Car même si ces paysages ne sont pas naturels – ayant été façonnés par l’Homme depuis des siècles par des déboisements réguliers pour la culture ou le pâturage – ils sont aujourd’hui en danger. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : à la Révolution, on comptait près d'un million d’hectares de landes, soit un tiers du territoire régional. Aujourd’hui, il n’en reste que 14 000 hectares.
Des zones humides essentielles
Depuis le début du 19e siècle, ces zones humides sont perçues comme des marais insalubres, symboles de l’improductivité paysanne, qu’il fallait drainer ou valoriser par des plantations de résineux. À première vue, il est vrai que ces espaces naturels ne semblent ni accueillants ni utiles à l’Homme. Les tourbières sont par exemple caractérisées par une saturation en eau, souvent stagnante, qui profite aux moustiques. Leur végétation affectionne quant à elle les milieux acides et pauvres en oxygène. Pourtant, depuis le Moyen Âge, les Bretons y trouvent leur compte, notamment en extrayant la tourbe pour la brûler et se chauffer.
Ces écosystèmes sont également des sanctuaires de vie. « Les landes, sans pollution lumineuse ni traitement chimique, sont un refuge pour la biodiversité », se réjouit François de Beaulieu, écrivain, ethnologue et bénévole à l’association Bretagne Vivante. Lieux de nidification de plusieurs espèces d’oiseaux, comme le courlis cendré et son long bec fin, ces milieux grouillent aussi de centaines d’espèces d’invertébrés. « La diversité est extraordinaire : les botanistes repèrent 24 types de landes différentes rien qu’en termes d’espèces végétales. Et pour les landes à la flore identique, la faune varie selon la hauteur des plantes », explique le spécialiste. Un autre intérêt de ces zones humides est leur rôle clé dans la gestion de l’eau. Elles permettent par exemple de réguler le débit des rivières, d’assurer la qualité et la quantité des ressources hydriques ou encore de fertiliser les sols.
Enfin, landes et tourbières attirent aujourd’hui des touristes à la recherche de zones naturelles préservées, comme celle des monts d’Arrée. On est donc loin de l’image du marais insalubre dépeinte depuis 200 ans. « Mais les quelques hectares restants sont à protéger de manière systématique et prioritaire : ce n’est pas le genre de paysages que l’on peut récréer facilement ! », alerte François de Beaulieu. Surtout depuis que l’on a compris le rôle essentiel des tourbières dans le stockage du carbone... Car si les tourbières ne représentent que 3 % de la surface des continents, elles stockent près d’un tiers du carbone contenu dans les sols. Ces écosystèmes sont donc de précieux alliés pour limiter le dérèglement climatique. Sauf en cas de déstockage massif du carbone qu'elles renferment, car une fois libéré dans l’atmosphère celui-ci devient un puissant gaz à effet de serre. Alors comment cela fonctionne-t-il ?

JOSÉ DURFORT — Rien qu'en Bretagne, il existe 26 espèces de sphaignes, dont cette sphaigne d'Austin, rarissime, que l'on ne retrouve que dans la tourbière de la réserve naturelle du Venec (Finistère).
Rôle de la sphaigne
Le sol est généralement recouvert de sphaigne, une sorte de mousse aux petites feuilles poilues, qui varie du vert au brun. Cette espèce dite “ingénieure1” a des goûts bien précis : un milieu acide, pauvre en nutriment et saturé en eau. La sphaigne prolifère donc à merveille dans les tourbières, et permet le maintien des conditions qui lui conviennent. Cela n'arrange pas du tout les micro-organismes du sol (bactéries, champignons...) car ces conditions ralentissent fortement leur activité de décomposition des plantes mortes. De plus, la sphaigne n’est pas très digeste et se décompose mal. La matière organique, riche en carbone, s’accumule donc presque entière dans ces sols très humides pour former de la tourbe. Le carbone se retrouve ainsi piégé dans les profondeurs pour des siècles. Mais ce précieux système de stockage est en train de s’inverser.
En effet, le dérèglement climatique fait baisser le niveau des nappes phréatiques, asséchant les zones humides... quand elles n’ont pas déjà été drainées par l’Homme pour être cultivées. La diminution de la saturation en eau réveille les micro-organismes du sol, qui décomposent alors efficacement la matière organique, relarguant directement le carbone dans l’atmosphère. L’augmentation des températures accélère le processus en favorisant l’arrivée de nouveaux végétaux, moins adaptés aux zones humides.
Gestion et protection des milieux
Sébastien Gogo, enseignant-chercheur en écologie à Rennes2 est également coordinateur du SNO Tourbière3. Depuis 2017, il suit de près le bilan carbone des tourbières sur quatre sites français, dont celui de Landemarais, à Parigné (Ille-et-Vilaine). « Les premiers résultats montrent que deux sites sont à l’équilibre. Un autre, en Sologne, est devenu une source émettrice de gaz à effet de serre… et seul le site breton, restauré il y a plus de 40 ans, reste un puits de carbone », détaille le chercheur. Mais ce n’est pas le seul danger qui pèse sur les landes et les tourbières. L’été 2022 a vu d’impressionnants incendies brûler pendant plusieurs semaines des centaines d’hectares de landes dans les monts d’Arrée.
Pour François de Beaulieu, ces feux sont avant tout symptomatiques du manque de gestion de ces milieux. « Entretenir les landes est l’un des meilleurs moyens de les préserver », explique-t-il. Une question prise très au sérieux par les élus locaux. « Un grand plan de gestion et de prévention des feux est en cours depuis l’été dernier », assure Jacques Brulard, du Conseil départemental du Finistère. L'objectif : restaurer les landes, prévenir les futurs incendies et valoriser le territoire. Une protection essentielle pour garder les landes et tourbières aussi belles que l’image qui nous vient en tête en pensant à la Bretagne.
Pour aller plus loin
1. Se dit d’une espèce qui crée les conditions favorables à sa propre survie.
2. Au laboratoire Ecobio de l’Osur (CNRS, Université de Rennes).
3. Service national d’observation des tourbières.
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du magazine Sciences Ouest