Landes et tourbières, le pays des légendes
Une biodiversité à préserver
En Bretagne, les paysages de landes et de tourbières ont inspiré de nombreuses histoires où magie et religion se côtoient, contribuant à façonner l’image d’une terre de légendes.
Dans les monts d’Arrée, sous la lande battue par les vents, dans les profondeurs des tourbières jusqu’aux cimes des montagnes, il semblerait que les bourrasques et le brouillard charrient des légendes venues d’un autre temps. On raconte qu’au fond de la tourbière du Yeun Elez, aujourd’hui noyée par le lac de Brennilis, se situaient les portes du monde des morts. « Dans un petit étang de tourbe liquide qui engloutissait tous ceux qui passaient par là », souffle Youenn Daniel, animateur conteur au sein de l’association Addes1. Quelques kilomètres plus loin, sur le Tuchenn Kador, l’un des plus hauts sommets de Bretagne, l’Ankou – l’ouvrier de la mort – balaierait l’horizon du regard, prêt à emporter les âmes des morts sur sa charrette aux essieux mal huilés.
Désordre inextricable
Austère et désertique, à la fois beau et inquiétant, le paysage des monts d’Arrée est le personnage principal des légendes qu’il inspire. « Cet ancrage dans un lieu est d’ailleurs ce qui dif- En Bretagne, les paysages de landes et de tourbières ont inspiré de nombreuses histoires où magie et religion se côtoient, contribuant à façonner l’image d’une terre de légendes. férencie la légende du conte, qui lui se déroule dans un pays imaginaire », indique Félicité de Rivasson, docteure en littérature française à l’Université de Grenoble et spécialiste de l’oeuvre de l’écrivain breton Paul Féval, qui s’est énormément nourri des légendes de sa région natale. « À l’inverse du conte, elles cherchent à affirmer leur caractère de véracité : c’est vrai puisque c’est arrivé près de chez soi », ajoute Fañch Postic, ethnologue CNRS à l’UBO2.
Ancrée dans le paysage où elle est née, la légende perdure à travers le temps, en constante réélaboration. « Elle n’a pas de forme fixe, souligne Félicité de Rivasson, si un villageois raconte avoir vu un être fantastique, cela ajoute un chapitre. » Ainsi, personne n’invente la légende. Elle est le produit de siècles, voire de millénaires, de transformations et d’ajouts transmis de génération en génération, notamment lors des veillées paysannes. « Les éléments s’empilent au fil du temps et ça nous arrive dans un désordre inextricable », précise Yves Le Berre, professeur émérite de celtique à l’UBO.
Si l’histoire évolue, le paysage, lui, reste fixe. En Bretagne, les légendes évoquent souvent des zones humides, comme les tourbières. Des lieux fantomatiques et dangereux, dont l’aspect impropre à la culture et à l’habitat incitait sûrement à croire au merveilleux. D’autant plus qu’ils sont propices à l’imagination. Une ombre, une roche aux formes étranges, un clair de lune… et l’esprit s’emballe. « En ces lieux tristes et consacrés par les terreurs populaires, tout parle à l’âme un langage mystérieux et surnaturel », écrivait d’ailleurs Paul Féval.
En faisant peur, les légendes protégeaient sûrement ceux qui les connaissaient, en incitant par exemple à ne pas s’aventurer dans les tourbières, où l’on peut s’enfoncer et disparaître. Mais pour Fañch Postic, elles permettraient surtout « d’apprivoiser le monde qui nous entoure quand on n’a pas les réponses rationnelles. » Comme au pied du mont Saint-Michel de Brasparts, où trône un alignement de menhirs surnommé La noce de pierres. « La légende veut qu’un mariage s’y déroulait quand les invités, passablement ivres, refusèrent de laisser passer un prêtre qui se rendait au chevet d’un mourant. Une malédiction fut jetée et à la nuit tombée, les noceurs furent pétrifiés », raconte Youenn Daniel.

Il y a près de 100 ans, le réservoir Saint-Michel a noyé une tourbière qui, selon la légende, abritait une porte vers le monde des morts.
© QUENTIN BONADE VERNAULT
Remonter le temps
« Mais il n’y a pas plus de légendes en Bretagne qu’ailleurs. La différence, c’est que l’on a retenu celles-ci », assure Yves Le Berre. Car la Bretagne “terre de légendes” est en réalité une pure construction. À la fin du 18e siècle, émerge en Europe un intérêt pour la culture celtique. « Les regards se portent alors vers la Bretagne, où est encore parlée une langue celtique. Et, à défaut de traces écrites sur cette période, on pense que les mémoires populaires ont pu conserver des traces d’un passé lointain, notamment dans les chants et les légendes », analyse Fañch Postic. En parallèle, dans les années 1830 à Paris, le journaliste Émile Souvestre, originaire de Morlaix, fait fureur en décrivant une version fantasmée de la Bretagne, « où il suffit de descendre de la diligence et de faire dix pas pour retomber au temps des Gaulois, indique Yves Le Berre. Ce territoire un peu isolé connaît un processus d’idéalisation qu’aucune autre région n’a subi. » Petit à petit, des mouvements de collecte se mettent en place pour fixer par écrit les légendes. Car il y a bien une prise de conscience de la fragilité de cette littérature orale. « Au fur et à mesure qu’une population s’alphabétise, l’introduction de l’écrit amène d’autres supports », observe Nelly Blanchard, professeure en langue et littérature bretonnes à l’UBO. « Et pour les érudits, se tourner vers la Bretagne, c’est une chance de remonter le temps, une bulle témoin du passé qu’il faut conserver. »

Dans de nombreuses légendes, les zones humides sont associées à un lieude passage entre la vie et la mort.
© QUENTIN BONADE VERNAULT
Argument touristique
Figée, la légende devient patrimoine. Un patrimoine si intéressant qu’il s’est transformé en argument touristique. « Dans les années 1930, la société des chemins de fer voulait promouvoir le centre du Finistère car le train y passait. L’instituteur de Huelgoat a été chargé de donner des noms aux rochers dans les bois et d’écrire de petits textes légendaires », raconte Youenn Daniel. « Les légendes, c’est de la pâte à modeler intellectuelle. Il n’y a pas de date, on en fait ce qu’on veut », abonde Yves Le Berre. Alors, même si elles semblent aujourd’hui un peu désuètes, les légendes ne semblent pas prêtes de tomber dans l’oubli. Parce qu’elles fascinent, qu’elles inquiètent et surtout « parce que l’être humain aime qu’on lui raconte des histoires », sourit Yves Le Berre.

Au pied du mont Saint-Michel de Brasparts, les menhirs de La noce de pierre s'alignent sur la lande brûlée par les incendies de l'été 2022.
© QUENTIN BONADE VERNAULT
1. Aide au développement économique et social.
2. Université de Bretagne Occidentale.
Fañch Postic,
fanch.postic@univ-brest.fr
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