Du commerce au contrôle, des usages multiples
Les monnaies en constante évolution
Les monnaies anciennes sont des objets archéologiques un peu particuliers. Les étudier permet notamment de reconstituer la construction des rapports de force et la place de l’argent chez nos ancêtres.
«Il faut un bon œil et beaucoup de patience, c’est un travail de bénédictin », sourit Paul-André Besombes. Au cours de sa carrière, ce numismate1, conservateur du patrimoine au service régional d’archéologie de Bretagne a vu « des dizaines de milliers de pièces anciennes. » Toutes celles qui sont retrouvées dans la région2 passent sous sa loupe, à Rennes.
Les monnaies sont souvent utilisées pour dater des couches archéologiques : si l’on retrouve une pièce dans la même strate qu’un autre objet, on peut en déduire que celui-ci est de la même époque. « Mais cette interprétation est très fragile », prévient le numismate. Car la monnaie peut circuler longtemps. Et nous en apprendre bien plus.
Reconstituer un état d’esprit
De la composition au poids en passant par les inscriptions qui y sont gravées, les numismates étudient minutieusement chaque rondelle de métal. « Cela peut nous aider à caractériser un site et le statut de ceux qui y vivaient ou y travaillaient », indique Paul-André Besombes. Mais aussi la place qu’avait la monnaie dans la société. Elle n’a en effet pas toujours été omniprésente.
« On retrouve peu de pièces des 2e et 3e siècles avant J.-C. et uniquement de grande valeur. On suppose donc qu’à cette époque, la monnaie servait pour des échanges de très haut niveau, pour payer des mercenaires par exemple », avance le numismate breton. Mais au-delà des pièces isolées, les spécialistes étudient aussi les dynamiques de thésaurisation, qui peuvent aider à reconstituer l’état d’esprit d’une population. « Les archéologues exhument beaucoup de dépôts monétaires du 3e siècle, une période perturbée en Gaule. Les invasions barbares et des révoltes de paysans mettaient l’Empire romain sous pression. Le réflexe était de protéger ses économies », explique Paul-André Besombes.
Un dispositif de contrôle
Si certaines dynamiques, comme celles-ci, ne changent pas tellement avec le temps, les usages de la monnaie, eux, évoluent. Et à travers eux, les scientifiques observent la construction de rapports de force inhérents à la notion d’argent. « Au 12e siècle, il y avait des gros chantiers qui nécessitaient une main-d’œuvre pas chère », explique Thibault Cardon, chargé de recherche au Craham3, à Caen. « Sur ce genre de sites, on trouve des monnaies particulières, en plomb au lieu d’un alliage d’argent, utilisables uniquement en circuit fermé, à la cantine du chantier par exemple », poursuit le spécialiste. Au lieu de donner un peu d’autonomie au travailleur, la monnaie était donc utilisée comme un dispositif de contrôle de la masse laborieuse. Une technique qui a perduré jusqu’au début du 20e siècle et s’est même, un temps, substituée à l’esclavage.
1. La numismatique est la science qui traite de la description et de l'histoire des monnaies.
2. Lors de fouilles ou de manière fortuite, pendant des travaux par exemple.
3. Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales (CNRS).
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du magazine Sciences Ouest