Manifestation : la mise en foule d’une colère
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Entre moyen de pression et outil du lien social, la manifestation est une expérience sensible en même temps qu’un instrument démocratique vital.
Depuis le 19 janvier, des centaines de milliers de Français défilent contre le projet de réforme des retraites. Au plus fort des cinq journées de mobilisation, le 7 février, le mouvement a rassemblé entre 1,272 million de personnes selon le ministère de l’Intérieur et 2,8 millions de manifestants d’après les syndicats, ce qui en fait le plus important mouvement social depuis trente ans.
Si les Français battent souvent le pavé pour demander quelque chose de précis, la manifestation ne se limite toutefois pas à une liste de revendications. Avec ses drapeaux et ses sonos, ses couleurs et ses tracts, elle s’empare de l’espace public pour attirer l’attention des gouvernants. Mais pas que. « Il ne s’agit pas seulement d’un dialogue mais bien d’un jeu à trois avec l’opinion publique et les médias, qui sont pris à partie », précise Christian Le Bart, enseignant-chercheur en science politique à l’IEP1 de Rennes et au laboratoire Arènes. Et même si la manifestation ne suffit pas toujours à faire plier le pouvoir, elle n’est pas vaine pour autant. « Elle construit et incarne un rapport de force en rappelant que le peuple existe », explique Christine Guionnet, enseignante-chercheuse en science politique à l’Université de Rennes et au laboratoire Arènes. La manifestation « crée une sorte de communion émotionnelle, acquiesce Christian Le Bart. Par exemple, les Gilets jaunes ont obtenu assez peu de choses, mais en formant une communauté, ils ont eu le sentiment d’une dignité retrouvée ; du lien social s’est formé. »
Cocotte-minute
À la fois incarnation et outil du mouvement social, la manifestation suscite une forme d’apaisement, et joue un rôle particulièrement important dans le maintien d’un système démocratique. « Quand l’eau d’une cocotte-minute bout, la soupape laisse échapper un peu de vapeur pour éviter l’explosion. La manifestation, c’est pareil. Elle permet aux gens d’exprimer leur mécontentement pacifiquement », analyse Christine Guionnet.
Mais surtout, en mettant en foule, elle donne chair à la colère. Sans elle, la communauté serait restée virtuelle. En somme, « elle permet de rassembler des souffrances individuelles en les mettant en scène dans l’espace public », résume Christian Le Bart.
Pacification
“La rue” est d’ailleurs devenu un terme courant pour qualifier une opposition venue d’en bas. « Ça s’inscrit en contradiction avec les palais gouvernementaux et les arènes parlementaires, qui sont des lieux prestigieux où les gouvernants se tiennent à l’écart, voire à l’abri », remarque Christian Le Bart.
Depuis le 19e siècle, la manifestation s’est inscrite petit à petit dans le jeu politique, à la fois comme conquête du peuple mais aussi comme un moyen pour l’État de réguler la foule en l’obligeant à exprimer son mécontentement en y mettant les formes. La manifestation a ainsi participé à une pacification de la vie politique. Malgré certains débordements et des violences policières qui émaillent les mobilisations, « nous vivons aujourd’hui l’époque la moins violente de notre histoire politique », conclut d’ailleurs Christian Le Bart.
1. Institut d’études politiques.
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