Comment étudier le sentiment d’insécurité nocturne ?

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N° 407 - Publié le 24 février 2023
PHOTOGRAPHEE.EU / ADOBE STOCK

En Bretagne et au Mexique, des chercheurs tentent de documenter l’expérience émotionnelle des femmes qui se déplacent à pied la nuit. Ils racontent les coulisses de leurs recherches.

À 20h03, le campus de Brest est déjà plongé dans le noir. En cette fin de journée hivernale, Marie1, étudiante de 22 ans, s’élance sur le chemin qui la ramènera à son domicile en centre-ville. La jeune femme a l’habitude de se déplacer à pied sous la lumière jaune des réverbères. Malgré des remarques désobligeantes, elle n’a jamais subi d’agressions physiques dans la rue. Pourtant, au fond d’elle, une petite boule d’anxiété persiste à l’idée de marcher seule la nuit. Alors qu’elle traverse une ruelle moins éclairée, son rythme cardiaque s’accélère. Immédiatement, à son poignet la montre connectée enregistre cette information, ainsi que sa géolocalisation.

Entre la France et le Mexique

Plus tard, des chercheurs de l’UBO2 et de l’Enib3 analyseront ces données. Car Marie n’est pas une étudiante comme les autres : elle s’est portée volontaire dans le cadre du projet de recherche Noz Num4 dirigé par Edna Hernández-González, maîtresse de conférences en urbanisme et aménagement du territoire à l'UBO. « Nous testons des moyens de collecte de données sur le sentiment d’insécurité des femmes dans les espaces publics la nuit, indique la chercheuse. Cette première expérimentation recoupe les informations physiologiques et géographiques avec le ressenti exprimé par les participantes à travers des entretiens et des questionnaires.   »
Depuis avril 2021, deux équipes appliquent ce protocole de recherche conçu par un collectif de spécialistes en sciences sociales, psychologie et informatique. L’une des équipes officie à Brest, tandis que l’autre reproduit la méthodologie à Puebla, dans le centre du Mexique. « Avant de récolter des données, nous devons vérifier que notre protocole peut être répliqué dans des contextes socio-économiques très différents. » Les chercheurs se sont rapidement rendu compte du décalage entre la théorie et la pratique ! Le port de montres connectées pose plusieurs problèmes : « Sans connexion internet permanente, elles ne sont pas fiables à 100 %, regrette Edna Hernández-González. De plus, les participantes mexicaines ont très peur des vols à l’arraché. Dans un pays marqué par une forte violence urbaine, le fait d’arborer un tel objet de valeur augmente leur anxiété et tend donc à fausser les résultats. » Les scientifiques envisagent donc de remplacer les montres par des appareils cachés sous les vêtements.

Un sujet d’actualité

Les questionnaires quotidiens, qui rebutent actuellement de potentielles volontaires seront également allégés. « À Brest comme à Puebla, les femmes sont pourtant très intéressées par l’expérience. » Le sujet est d’autant plus d’actualité que les décideurs politiques français font face à un dilemme de taille : comment réduire la consommation d’énergie et limiter la pollution lumineuse sans augmenter le sentiment d’insécurité nocturne ? « Les résultats seront très utiles pour les municipalités », anticipe déjà la chercheuse.

ALEXANDRA D’IMPERIO

1. Le prénom a été modifié.
2. Université de Bretagne Occidentale.
3. École nationale d’ingénieurs de Brest.
4. “Nuit numérique”, “Noz” étant la traduction bretonne du mot “nuit”. Ce projet est financé par la MSHB.

Edna Hernández-González
edna.hernandezgonzalez@univ-brest.fr

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