Comment nos ancêtres faisaient-ils l'amour ?

Actualité

N° 405 - Publié le 28 décembre 2022
Extrait du Décaméron, un recueil de nouvelles du milieu du 14e siècle qui traite de différents types de situations amoureuses.

Des historiens ont décortiqué dix siècles d’archives sulfureuses. Ils nous livrent leurs découvertes.

toto

Pour les chercheurs, la question est sacrément épineuse. Les documents publics, comme les procès-verbaux et les traités religieux, montrent que la liste des pratiques sexuelles autorisées a longtemps été très restrictive. « L’influence de l’Église est restée très forte pendant tout le Moyen Âge et jusqu’à la Révolution. Elle ne tolérait que la sexualité à visée procréatrice encadrée par le mariage. Et encore ! Il fallait faire preuve de modération », raconte Pierre Fournié, conservateur général du patrimoine aux Archives nationales de Paris. À quel point ces recommandations étaient-elles respectées ? C’est la question à laquelle l’historien a tenté de répondre avec Fanny Bugnon, maîtresse de conférences à l’Université Rennes 2, dans Le Sexe interdit, la sexualité des Français et sa répression1. « Nous avons analysé des centaines d’archives publiques, comme des textes de loi et des décisions de justice, explique la spécialiste rennaise. Puis, nous les avons comparées à des documents plus intimes, comme des correspondances, des journaux intimes et des photographies, pour avoir une idée des pratiques privées. » Verdict ? « Pendant près de dix siècles, le fossé entre la doctrine religieuse et la réalité quotidienne a souvent été très grand. »

La main dans le sac

Pour l’Église, les actes sans lien direct avec la conception d’un enfant étaient systématiquement considérés comme “contre nature”. Cependant, tous les péchés sexuels n’ont pas fait l’objet du même degré d’attention de la part des autorités. Alors que l’homosexualité a longtemps exposé les amants à une condamnation au bûcher, l’onanisme2 n’engendrait que peu de procédures judiciaires. « Nous n’en avons pas trouvé de traces au Moyen Âge, rapporte l’archiviste parisien. Mais plus tard, au 18e siècle, de nombreux procès-verbaux ont fait état de prêtres pris en flagrant délit avec des prostituées. Ces ecclésiastiques privilégiaient les prestations masturbatoires pour éviter les maladies sexuellement transmissibles, comme la syphilis. »
Ce sont finalement les médecins du 19e siècle qui ont été les plus culpabilisateurs : « Ils pensaient que cette pratique entraînait un affaiblissement des fonctions intellectuelles et reproductrices. » La culture populaire en a déduit que la masturbation rendait sourd, une idée reçue aujourd’hui réfutée.

Des filles pas très sages

Toujours au 19e siècle, les nouvelles connaissances en anatomie ont également nourri les préoccupations des hommes de science et de pouvoir à l’égard de la sexualité féminine. « Avec la compréhension progressive des mécanismes de la reproduction, le corps des femmes a été de plus en plus contrôlé, bien plus qu’au Moyen Âge », indique Fanny Bugnon. Des mesures qui n’ont pourtant pas empêché un quart des jeunes filles de s'adonner à des relations prénuptiales à la Belle Époque3. Quelques décennies plus tard, les progrès médicaux en matière de contraception ont accompagné un renversement sans précédent des valeurs. « Notre époque est devenue extrêmement bavarde et voyeuriste en ce qui concerne la sexualité, constate l’historienne. Peut-être le contrecoup de siècles de refoulement ? »

ALEXANDRA D’IMPERIO

1. Paru chez L'Iconoclaste, 2022.
2. Masturbation.
3. Entre 1871 et 1914.

TOUTES LES ACTUALITÉS

Abonnez-vous à la newsletter
du magazine Sciences Ouest

Suivez Sciences Ouest