Anita Conti : une femme aux mille facettes

Grand angle

N° 404 - Publié le 29 novembre 2022
FONDS ANITA CONTI / ARCHIVES DE LORIENT
Anita Conti à bord du navire océanographique Président Théodore Tissier (1958-1959).

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Tout le monde connaît Anita Conti en tant qu’océanographe, mais peu de gens savent qu’elle a été pionnière dans bien d’autres domaines. Retour sur son incroyable parcours, à l’occasion des 25 ans de sa disparition.

Anita Conti, c’est l’histoire d’une vie exceptionnelle aux multiples univers. Relieuse d’art de renom, rare femme océanographe de son époque, photographe, journaliste, première femme à embarquer à bord d’un navire militaire en temps de guerre…

La dame de la mer, qui s’en est allée il y a 25 ans, laisse derrière elle un riche héritage culturel, toujours aussi inspirant pour les nouvelles générations. Inspirant, car il donne sens à l’expression “à cœur vaillant rien d’impossible”. En effet, toute sa vie, Anita Conti n’a eu de cesse de cultiver, contre vents et marées, l’une de ses plus grandes passions : la mer.

Née en 1899 en région parisienne, dans une famille aisée, Anita Conti passe la moitié de ses jeunes années au grand air, en Bretagne, puis sur l’île d’Oléron pendant la Première Guerre mondiale. C’est là-bas que son amour pour l’océan s'éveille. « Dès 8 ans, elle navigue sur les bateaux de pêche des pères de ses amis. Ses parents connaissent des scientifiques du Muséum national d’Histoire naturelle et très vite, elle réalise avec eux des petites campagnes d’échantillonnage sur le littoral », raconte Clotilde Leton, auteure du livre Anita Conti : portrait d’archives1.

Des carapaces pour les livres

Dans les années 1920, Anita Conti porte toujours un vif intérêt pour la mer mais elle devient relieuse d’art, un métier plus approprié pour une jeune femme de son milieu. Elle aime créer des carapaces sur mesure pour les livres. Dans son appartement du 16e arrondissement de Paris, dans lequel elle vit avec son époux et leurs renard et colibris de compagnie, Anita Conti œuvre à une nouvelle technique de reliure d’art. Elle travaille à partir d’une seule pièce de cuir afin d’obtenir des reliefs puissants, ce qui lui vaut d’être reconnue internationalement2.

Anita Conti ne se destine donc pas à une vie embarquée. Pourtant, le vent tourne en 1930, lorsqu’elle s’essaie au journalisme. Elle écrit d’abord pour la presse féminine et aborde une myriade de sujets, tels que les animaux légendaires ou la vie privée des femmes à travers les siècles. Puis, elle multiplie les articles sur les thèmes maritimes. « Plusieurs sont remarqués par la communauté scientifique, comme “En suivant l’huître” paru dans La République », souligne Clotilde Leton. En 1935, Anita Conti devient chargée de propagande pour l’Office scientifique et technique des pêches maritimes (OSTPM), l’ancien Ifremer, et a pour mission de promouvoir l’océanographie auprès du grand public. Tout cela en parallèle de son activité de relieuse d’art.

Photo-reporter embarquée

Quatre ans plus tard, elle est la première femme à embarquer à bord du terre-neuvas3 Vikings pour une mission de trois mois au Spitzberg4. À bord, elle est photo-reporter pour l’OSTPM. « Son charisme et ses connaissances favorisent son intégration dans ce milieu masculin », rapporte Laurent Girault- Conti, son fils adoptif, artiste plasticien près d’Angers. Outre décrire la vie en mer pour le grand public, elle étudie la distribution des espèces marines en fonction des courants et des particularités de l’eau, ce qui lui permet de devenir un membre à part entière de l’équipe scientifique.

« La guerre éclate juste après son retour de mission. Elle reçoit toujours des commandes de reliures d’art. Cependant, elle décide d'embarquer sur les navires militaires pour draguer les mines ennemies. Et cela, malgré l’interdiction pour les femmes », relate Clotilde Leton.

Après la guerre, Anita Conti étudie pendant une dizaine d’années la pêche artisanale côtière en Afrique occidentale, pour l’OSTPM et à son compte. En 1947, elle crée les Pêcheries d’Outre-Mer (POM) en Guinée : une entreprise qui cible les requins, dont les foies sont riches en vitamine A durant leur période de reproduction. Les POM sont liquidées quelques années après leur création et la dame de la mer rentre en France.

Racleurs d’océans

Dans une chambre de bonne parisienne prêtée par une amie, elle écrit Racleurs d’océans5 publié en 1953 et qui connaît un franc succès. Anita Conti est la première femme à remporter le prix des Vikings6 pour cet ouvrage. Et sûrement, la première personne à assister à une remise de prix accompagnée de son python, appelé Héliodore. Écologiste avant l’heure, elle continue d’alerter inlassablement sur les effets délétères de la surpêche. Dans les années 1960, elle est même accueillie par le commandant Cousteau à l’Institut océanographique de Monaco pour développer de nouveaux outils de pêche qui n’endommageraient pas les fonds marins. Insatisfaite de ses recherches, elle se tourne vers l’aquaculture pour en améliorer les techniques qu’elle juge néfastes pour l’environnement.

Anita Conti navigue jusqu’à ses 80 ans pour ses propres recherches et décède en décembre 1997 à Douarnenez, laissant derrière elle au moins 60 000 photographies. « Mais aussi des livres, des objets, des correspondances, le témoignage qu’elle m’a transmis et surtout une signature unique », relate Laurent Girault-Conti qui fait perdurer la mémoire de sa mère adoptive. Aujourd’hui, le trésor culturel de cette aventurière se trouve dans un fonds d’archives sauvegardé par la mairie de Lorient.

Parce qu’il est tentaculaire, poétique et généreux, l’univers d’Anita Conti a le pouvoir de toucher la sensibilité de chacun et d’inspirer toutes les générations. Pari réussi donc, pour cette bergère océanique animée par l’envie de transmettre ses connaissances.

PAULE-ÉMILIE RUY

Fonds d'archives Anita Conti : anitaconti.lorient.bzh

1. Aux éditions Locus Solus, 2014.
2. Elle reçoit en 1935 la médaille de bronze de l’Exposition Universelle de Bruxelles et en 1937 la médaille d’or à l’Exposition Internationale des arts et techniques pour ses reliures.
3. Navire utilisé pour la pêche à la morue, sur les bancs de Terre-Neuve notamment.
4. Île de l’archipel des Svalbard en Norvège.
5. Qui relate la vie à bord du chalutier terre-neuvas Bois Rosé sur lequel elle a embarqué 140 jours en 1952.
6. Prix décerné par la Norvège pour récompenser un ouvrage en langue française et dans la catégorie “aventure”.

Laurent Girault-Conti
laurentgc@wanadoo.fr

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