Notre santé en péril face au climat
Le réchauffement climatique se ressent déjà et va continuer à s’accentuer dans les années à venir. Les conséquences sur notre santé sont multiples.
Samedi 18 juin 2022. Il fait 40,2 °C en Bretagne. Jamais le thermomètre n’avait atteint une telle température aussi tôt dans l’année. Face à cette vague de chaleur historique, les scientifiques sont unanimes : ce n’est que le début. Ces événements vont être de plus en plus intenses, longs et fréquents à cause du réchauffement climatique, exposant les populations à de nombreux risques.
L’épreuve de la chaleur
Lors des canicules, l’une des premières causes de mortalité est liée à la déshydratation. « Il faut aussi se méfier de l’excès d’hydratation qui peut entraîner une hyponatrémie, soit une faible concentration en sodium dans le sang », explique Cyrille Harpet, chercheur en analyse des risques en santé publique et environnement à l'EHESP1 de Rennes. De plus, face à de fortes chaleurs, notre corps doit se maintenir à environ 37 °C. Pour ce faire, l’évaporation de notre transpiration est essentielle : sa transformation de liquide en vapeur consomme des calories, ce qui permet d’évacuer l’excédent de chaleur. « Le cœur bat plus vite afin d'accélérer la circulation sanguine à proximité de la peau et favoriser ce processus », détaille Rémi Poirier, ingénieur sanitaire à l’Anses2. Mais cela nécessite un effort, potentiellement problématique. En effet, il peut mener jusqu’à la crise cardiaque notamment chez les personnes âgées ou atteintes de maladies chroniques. Les jeunes ne sont pas plus à l’abri, car le mécanisme d’évaporation peut aussi être entravé par d’autres facteurs comme un fort taux d’humidité dans l’air. « Ce phénomène s’est produit en Inde et au Pakistan, où les températures ont atteint plus de 50 °C en avril dernier », indique le climatologue Jean Jouzel3.
Des réactions en chaîne
Au-delà des vagues de chaleur, le réchauffement climatique entraîne déjà une multiplication des inondations, des méga-feux, ou encore des cyclones. Autant de manifestations violentes qui provoquent des noyades, prennent des personnes au piège d’incendies ou déclenchent des troubles de stress post-traumatique. Et ces événements extrêmes ne représentent que la partie visible de l’iceberg. Partout les végétaux sont touchés, ce qui diminue les rendements agricoles… faisant planer de potentielles pénuries. Cette menace s’est vérifiée en Inde, où des régions ont vu leur rendement de blé divisé par deux. S'inquiétant pour sa propre sécurité alimentaire, le pays a suspendu les exportations de cette céréale en mai dernier. « Au fur et à mesure, le manque de ressources risque de provoquer de plus en plus de conflits », souligne Cyrille Harpet.
Outre l’alimentation, l’Homme a également un besoin vital d’eau potable. Or, les sécheresses fréquentes ont tendance à ralentir le renouvellement des nappes phréatiques. C’est déjà le cas pour certaines communes françaises qui interconnectent leurs réseaux de distribution afin d’éviter les pénuries. La qualité de l’air est aussi mise à mal. Le réchauffement favorise certains polluants comme l’ozone atmosphérique4, capable de pénétrer profondément dans notre appareil respiratoire et de l’irriter. Ce gaz serait d’ailleurs responsable d’environ 17 000 morts prématurées (avant 65 ans) en Europe chaque année. La hausse des températures allonge aussi la saison des pollens, favorisant ainsi leur prolifération et donc une augmentation des allergies.
D’autres risques s’ajoutent à ces derniers, même si beaucoup restent encore difficiles à évaluer. C’est le cas des cancers de la peau : la chaleur pousse les populations à s’exposer de plus en plus aux rayons UV, favorisant cette maladie qui a déjà triplé entre 1980 et 2018. Il faut aussi savoir que la dangerosité de ces rayonnements évolue en fonction de la quantité d’aérosols dans l’atmosphère, de l’évolution de la couverture nuageuse et de la couche d’ozone.

OLIVIER THEBAUD / HANS LUCAS VIA AFP
Incendie dans les Monts d'Arrée, le 19 juillet. Ayant ravagé plus de 1 700 hectares de végétation, ce feu fut d'une rare intensité en raison des conditions climatiques extrêmes pour la région qui enregistrait plus de 40 °C.
Des inégalités aggravées
L’ensemble de ces phénomènes renforce des inégalités déjà existantes, en touchant plus durement les populations les plus fragiles. « Les fortes inondations en France ont de graves conséquences, mais elles restent pour l’instant principalement matérielles. Dans d’autres régions moins développées du globe, un tel événement peut amener des contaminants dans les réserves d’eau potable qui ne bénéficient pas d’infrastructures solides, engendrant des maladies », détaille Jean Jouzel. Les inégalités se ressentent aussi au sein d’un même pays. Plusieurs degrés séparent les campagnes des villes où le béton garde la chaleur. « Certains quartiers suburbains sont encore plus touchés à cause des hauts immeubles, et d’une végétation encore plus rare qu’en centre-ville », appuie Cyrille Harpet. Les risques changent aussi selon les activités. Les ouvriers du BTP sont de loin les plus exposés en raison de leur travail en extérieur. Pour autant, les personnes dans les bureaux ne sont pas épargnées. « La chaleur peut amener à des effets psychosociaux : un manque d’attention, des problèmes de discernement, ou encore des comportements agressifs », estime Rémi Poirier.
Une chaire rennaise
Si des mesures pour réduire les gaz à effet de serre (GES) ne sont pas prises dès maintenant, le réchauffement et ses conséquences continueront de s’aggraver. Les structures de soins, telles que les Ehpad, les hôpitaux et les cabinets médicaux seront alors mises à rude épreuve. Or, 8 % des émissions de GES en France proviennent directement du système de santé lui-même. Pour éviter qu’il ne participe à son propre déclin, une chaire5 vient de voir le jour à Rennes pour trois ans. « Nous conduirons des recherches sur la manière de bâtir un système qui assure une accessibilité durable à la santé, malgré l’augmentation des risques sanitaires à venir, détaille Estelle Baurès, responsable DD&RS6 à l’Institut Agro Rennes-Angers et membre de la chaire. Les hôpitaux ont aujourd’hui le devoir de réaliser un bilan de leurs émissions de GES. Il s’agit d’une première étape pour identifier les leviers d’action et adapter les structures. » Du cycle de vie des médicaments7 aux déplacements de patients, en passant par la consommation énergétique des bâtiments, tout sera étudié de près. Les efforts des établissements de santé pour limiter leurs GES les placeraient alors comme de potentiels exemples à suivre pour les autres secteurs, qui doivent, eux aussi, amorcer une transition de plus en plus urgente pour la planète et… la santé humaine.
Pour aller plus loin
1. École des hautes études en santé publique.
2. Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail.
3. Membre de l’Académie des sciences et ancien vice-président d’un groupe de travail du Giec.
4. Produit par réaction chimique à partir du dioxyde d’azote, issu notamment des véhicules thermiques.
5. Projet de recherche intitulé “Résilience en santé, prévention, environnement, climat et transition”.
6. Développement durable et responsabilité sociétale.
7. Première source des émissions de gaz à effet de serre du secteur de la santé.
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du magazine Sciences Ouest