Sur les traces du papier breton
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À Brest, Audrey Morvan examine des anciennes feuilles de papier pour mieux comprendre l’histoire de la Bretagne.
Calfeutrée dans la pénombre des archives des Côtes-d’Armor, Audrey Morvan observe sous une tablette lumineuse une lettre vieille de 500 ans. Devenant alors transparent sous l’effet de la lumière, le précieux courrier révèle un étonnant motif : une licorne ! Cette marque discrète s’appelle un filigrane. Dès 1260, tous les papiers européens en sont apposés et les filigranes prennent des formes diverses et variées telles que des bovins, sirènes, sangliers et têtes humaines. Ces motifs permettent d’identifier la provenance du papier, soit son papetier. « En fin de compte, le filigrane est la date de naissance d’un document », développe Audrey Morvan, doctorante au Centre de recherche bretonne et celtique à l’Université de Bretagne Occidentale.
Échanges avec la Bretagne
En étudiant les filigranes de la fin du Moyen Âge jusqu’à l’époque moderne, la chercheuse souhaite décrire la diversité du papier breton afin de retracer les échanges entre la Bretagne et ses voisins. Pour le moment, Audrey Morvan a analysé un corpus de 500 filigranes dissimulés dans le papier de cartes, de lettres ou d’incunables1. Rien que ça ! Les nombreuses observations de la doctorante commencent déjà à raconter une histoire, méconnue jusqu’à aujourd’hui. Elle a par exemple été la première à décrire le fameux filigrane en forme de licorne. « Je l’ai découvert dans une lettre datant du 21 janvier 1504 rédigée par Anne de Bretagne. Comme elle était mariée à Louis XII, elle utilisait peut-être un papier fabriqué par le Royaume de France et qui était apposé d’une licorne. En effet, au Moyen Âge la population croyait en l’existence de cette créature qui était fabuleuse et crainte à la fois. » Les filigranes semblent aussi être associés aux caractéristiques du papier : lorsqu’il est épais et fait pour un usage de tous les jours, le motif prend la forme d’un bovin. Tandis que lorsque le support est fin et retrouvé dans des incunables, le filigrane peut avoir l’aspect d’un serpent.
La femme dans la société
Outre préciser leur fonction, l’examen des filigranes donnerait des pistes quant à la position de la femme dans la société… « Nous constatons que certains ont été brodés. Et cela nous laisse penser que les femmes réalisaient des points de couture pour que les motifs tiennent sur le papier, s’enthousiasme la chercheuse. La gent féminine aurait donc travaillé dans les moulins à papier. » Sous l’éclairage de sa tablette, Audrey Morvan observe également la matrice de la feuille pour mieux cerner les particularités de chaque papier et donc déterminer leur provenance. Bientôt, elle devrait même pouvoir analyser leur composition chimique. « Cela permettra de connaître l’origine géographique du chanvre et du lin qui étaient utilisés pour leur fabrication. » In fine, la filigranologue souhaite montrer qu’il y a bien eu une production de papier en Bretagne. Mais pour l’instant, elle doit encore analyser près de 700 filigranes… Quelle sera la forme du prochain et quelle histoire racontera-t-il ?
1. Ouvrages imprimés avant 1501.
Audrey Morvan,
audrey.morvan@univ-brest.fr
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