« Des Ukrainiens parlent d’une vie avec plus de sens »

Actualité

N° 401 - Publié le 28 juillet 2022
ROMAIN HUËT

Magazine

4513 résultat(s) trouvé(s)

L’ethnographe Romain Huët a passé un mois en Ukraine dans le cadre de ses recherches. Il veut comprendre les motivations des civils restés sur place malgré la guerre.

L’Irak, la Syrie. Maintenant, l’Ukraine. Ethnographe1 à l’Université Rennes 2, Romain Huët est un habitué des terrains de guerre. « J’y vais afin d’étudier le quotidien des populations qui sentent le monde s’effondrer autour d’elles », explique-t-il. Après l’invasion russe, il s’est rendu près des lignes de front ukrainiennes le 15 avril, avec son dictaphone et de quoi écrire pour recueillir de précieux témoignages.

Une nouvelle liberté…

Son périple débute à Kharkiv, deuxième plus grande ville du pays. Les roquettes retentissent au loin. Plusieurs bâtiments ont déjà été détruits. Romain Huët y rencontre des civils, restés sur place pour livrer des colis alimentaires ou aider certains habitants à fuir. Il gagne leur confiance, puis les accompagne dans leurs missions durant plusieurs jours. Les chauffeurs conduisent à une allure folle. « Ils vivent dans une zone où il n’y a plus d’ordre. Paradoxalement, la guerre leur procure une nouvelle liberté. Certains volontaires parlent même d’une vie avec plus de sens, car ils ont le sentiment de faire quelque chose d’utile. » Pourtant, leur engagement était loin d’être une évidence. « Certains m’ont confié avoir fui aux premiers bombardements, avant de revenir. Leurs actions ne sont pas justifiées par la soif d’adrénaline, mais par le besoin d’être actifs dans ce tournant de leur histoire », constate le chercheur.

…entre les bombes

Après Kharkiv, Romain Huët s’enfonce vers l’est, dans le Donbass2. Les affrontements y sont plus intenses : les Russes sont à seulement 3 km. Le chercheur s’immisce dans un autre centre de volontariat. Un jour, un bruit déchire le ciel. Deux missiles explosent à 200 m d’eux. Malgré le danger, personne ne manifeste de peur. « Le sol s’effondre sous nos yeux, et les volontaires se filment avec les fumées en arrière-plan. Être là où l’Histoire se passe leur donne un sentiment de vertige. » Personne ne s’attarde. Il faut livrer les colis. Leur vie reste dictée par l’instant présent. D’ailleurs, aucun civil ne s’exprime au futur, rendu trop incertain. « Et ils parlent peu du passé qui rend nostalgique et pourrait les pousser à stopper leurs actions pour rejoindre leur famille. » De par son expérience, le chercheur sait que la situation n’est pas tenable sur le long terme. « En Syrie, après des années de conflits, les combattants ont fini par s’accrocher à l’islam radical afin de retrouver un semblant de monde robuste. Si la guerre perdure en Ukraine, les volontaires risquent de se rassembler autour d’un puissant discours nationaliste et haineux. »

Le chercheur est revenu mi-mai à Rennes, après un mois durant lequel il a pu mener une vingtaine d’entretiens. En juillet, il y est retourné quelques semaines pour suivre l’évolution des civils rencontrés. À Kharkiv, certains avaient repris le travail. « Je vais dorénavant échanger avec d’autres chercheurs, dont des spécialistes de l’Ukraine, pour interpréter ce que j’ai pu saisir sur le vif du terrain. » Une nouvelle phase de travail, cette fois-ci loin des tumultes du front.

Benjamin Robert

1. L’ethnographie est l’étude des cultures et des modes de vie de certains peuples.
2. Il s’est notamment rendu à Kramatorsk et à Sievierodonetsk.

Romain Huët
rhhuet@gmail.com

TOUTES LES ACTUALITÉS

Abonnez-vous à la newsletter
du magazine Sciences Ouest

Suivez Sciences Ouest