Mathurin Méheut le pinceau qui raconte la Bretagne

Grand angle

N° 400 - Publié le 30 mai 2022
ADAGP, PARIS 2022
Mathurin Méheut a représenté ici le ramassage du goémon sur des drômes, sortes de radeaux constitués de cordes entrecroisées. Goémoniers sur leurs drômes, 1957.

Des mollusques aux travailleurs bretons, Mathurin Méheut a peint et dessiné la région sous toutes ses coutures.

Né en 1882 à Lamballe dans les Côtes-d'Armor. Des études à Rennes. Des premiers travaux à Roscoff. Des passages réguliers à Douarnenez… Mathurin Méheut a passé sa vie à arpenter la Bretagne, jusqu’à en devenir le peintre emblématique. Réputé pour son hyperactivité, l’artiste a eu une carrière sans baisse de notoriété jusqu’à sa mort en 1958. « Avec plusieurs milliers d’œuvres à son actif, on se demande quand il cessait de travailler », confie Jacqueline Duroc, historienne de l’art à l'Université du temps libre1 de Rennes et spécialiste2 de la peinture en Bretagne.

Avec les scientifiques

Mathurin Méheut doit sa renommée en grande partie aux animaux de la mer. Après un passage à l'École des beaux-arts de Rennes, le peintre se rend en 1909 à la Station biologique de Roscoff afin de réaliser des dessins d’espèces marines pour une revue d’art. Le lieu l’inspire. Très vite, il se met à collaborer avec les scientifiques du site qui sont à la recherche de supports visuels pour illustrer leurs travaux. Le dessinateur exerce sur deux terrains : les aquariums qui offrent de longues périodes d’observation et les milieux naturels où il doit saisir sur le vif les animaux. À cette époque, le monde marin est encore peu connu et les études consistent notamment à bien identifier les espèces. « Ce travail nécessite une rigueur, autant dans la précision du trait que dans l’exactitude des couleurs. Le besoin de crédibilité restreint sa liberté artistique mais contribue à forger son style », raconte Jacqueline Duroc. Mathurin Méheut reste finalement deux ans à Roscoff où il réalise plusieurs centaines de croquis, dessins, ou encore aquarelles. Rien que le chabot3 est peint plus de 50 fois sous différents angles. L’artiste devient un spécialiste de la figuration animale et multiplie les illustrations d’ouvrages. « Son trait devient sûr. Par la suite, il n’utilisera jamais la gomme quitte à repasser par-dessus ses dessins. » Son exigence le pousse également à utiliser souvent de la caséine4, alors que la peinture à l’huile est en plein essor en ce début du 20e siècle. « Il mélange cette protéine avec des pigments et de l’eau pour obtenir un teint mat et profond. Cette technique lui permet d’être plus proche des couleurs qu’il veut représenter. »

ADAGP, PARIS 2022
Photographie de Mathurin Méheut parue dans l'article “Le peintre de la vie sous-marine”, dans L’Illustration du 20 décembre 1913.

Des poilus aux marins

Quelques années plus tard, le peintre se fait rattraper par la mobilisation générale. La Première Guerre mondiale éclate. Il prend les armes, mais aussi ses crayons. Engagé comme sous-officier, il s’applique dans ses dessins à contrebalancer l’horreur de la guerre et des tranchées par la douceur de la nature. Mathurin Méheut prend également soin de représenter ses compagnons de combat toujours de dos, de profil ou suffisamment loin pour qu’ils ne soient pas reconnaissables. Chaque soldat peut alors s’y identifier.

À la fin de la guerre, Mathurin Méheut garde cette habitude de ne représenter que des silhouettes. Ainsi, lors d’un séjour à Douarnenez chez un ami mareyeur5, il commence à se passionner pour les travailleurs de la mer et les peint de manière tout aussi anonyme. Le procédé permet de mettre en avant les activités plutôt que les individus. « Travailler la pierre et l’osier, construire un sardinier, ou encore récolter le sel et le goémon6… Mathurin Méheut immortalise les savoirs artisanaux par crainte de les voir disparaître à cause de l’industrialisation. » Il y consacre d’ailleurs un de ses ouvrages phares, Vieux métiers bretons, publié en 1944 et qui réunit 350 dessins. À cette époque, l’artiste mène plusieurs projets de front. Yves Milon, directeur de l’Institut de géologie de Rennes et admirateur de ses œuvres réalisées à Roscoff, lui a passé commande. Il souhaite décorer son bâtiment de grandes toiles7 en rapport avec sa discipline. Mathurin Méheut y peint alors les rochers de la Côte de Granit rose, ainsi que des animaux d’autres temps géologiques comme les dinosaures.

Dans les années 1950, il effectue ses derniers croquis marins à bord d’un navire de pêche industrielle. Mathurin Méheut a alors plus de soixante-dix ans. Résultats de la tournée : environ 120 000 tonnes de harengs, merlans, ou encore lieus noirs. Sur ses peintures, le sentiment d’abondance contraste avec les récoltes des petites embarcations peintes jusqu’ici. Les métiers ont aussi évolué avec l’arrivée de treuillistes qui manœuvrent d’imposants câbles de pêche. Une fois encore, par son exigence, Mathurin Méheut a su représenter la diversité des tâches, des gestes et des pratiques à bord. « Il a toujours gardé son style, sans suivre les différents courants artistiques8 des époques traversées. Cela rend difficile de dater certaines de ses œuvres. » Un artiste finalement aussi fidèle à son style qu’à sa région.

BENJAMIN ROBERT

1. Association culturelle qui porte l’objectif de rendre les savoirs accessibles à tous.
2. Auteure d'une thèse sur l'iconographie des îles bretonnes de 1850 à 1950.
3. Poisson avec des nuances de bruns qui lui permettent de se camoufler dans les fonds océaniques.
4. Ensemble de protéines présentes dans le lait.
5. Grossiste qui achète les produits de la pêche et les expédie aux marchands de poissons.
6. Mélange d'algues marines brunes.
7. Ces œuvres ornent aujourd’hui le musée de Géologie de l'Université de Rennes 1 (Géosciences Rennes). Elles ont été réalisées en collaboration avec Yvonne Jean-Haffen.
8. Comme l'art nouveau, un mouvement qui émerge à la fin du 19e siècle, ou l'art abstrait qui est l'une des tendances qui s’est affirmée au 20e siècle.

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