Petit poisson ne deviendra jamais grand
La solution est dans les champs
Lieu de prédilection des jeunes poissons en pleine croissance, les eaux peu profondes sont aussi celui des algues vertes. Les deux ne font pas bon ménage.
Lorsqu’elles entrent en décomposition sous l’effet de la chaleur, les algues vertes deviennent un danger pour la faune. Mais même avant cela, leur prolifération dans certaines aires très riches en azote dérange les habitants de ces écosystèmes.
Au stade juvénile
« De nombreuses espèces de poissons vivent dans les zones côtières ou estuariennes au stade juvénile. C’est là qu’ils grandissent, en particulier l’été, explique Olivier Le Pape, chercheur en écologie marine et côtière à l’Institut Agro de Rennes. Or ce sont ces zones qui sont touchées par les marées vertes. » Pendant deux ans, l'équipe a échantillonné des poissons, avec un double objectif : mesurer leur abondance sur une année et évaluer un éventuel effet des algues vertes sur leur croissance.
« Nous avons étudié les deux types d’écosystèmes touchés : les plages sableuses des baies côtières aux alentours de Saint-Brieuc et les vasières1 estuariennes de la Rance près de Saint-Malo », indique Olivier Le Pape. « Nous avons analysé2 le bien-être des poissons prélevés grâce à des indices physiologiques, comme leur dosage lipidique qui est un bon témoin du stress. » Mieux encore, les chercheurs ont utilisé une partie de l’anatomie des poissons appelée l’otolithe. Longue de quelques millimètres à peine, elle fait partie de leur oreille interne. « Quand on coupe cette petite pièce faite de calcium, on peut observer des stries de croissance similaires à celles d’un tronc d’arbre. » Ces témoins de l’histoire des poissons ont permis aux scientifiques de constater des chutes de croissance chez les jeunes individus quand les algues vertes commencent lentement leur invasion au printemps.
Un habitat réduit
Mais les effets les plus marquants des marées vertes s’observent l’été lors des grandes infestations. Les résultats sont sans appel : dès que les proliférations deviennent massives, les jeunes poissons disparaissent. « Une eau remplie d’algues, c’est une soupe épaisse dans laquelle ils ne peuvent pas vivre », illustre le chercheur. Quasiment du jour au lendemain, une baie où frétillaient bars et plies3 se trouve désertée. « Les poissons se déplacent vers des zones plus profondes, moins favorables à leur alimentation alors qu’ils sont dans un stade très sensible de leur cycle de vie. »
Leur croissance et donc leur survie sont en péril. Ceux qui survivent ne reviennent qu’une fois les algues vertes disparues. Selon les années, il faut attendre septembre ou octobre. « Les poissons cessent de coloniser les eaux peu profondes touchées par ces invasions, ce qui réduit progressivement leur habitat », regrette Olivier Le Pape. Preuve que les marées vertes, dues à l’activité humaine, modifient durablement les écosystèmes côtiers.
1. Zones couvertes de vase à cause de l’accumulation de sédiments fins.
2. Dans le cadre de la thèse d’Émilie Le Luherne, en 2016, à l’Institut Agro de Rennes.
3. Espèce de poisson plat, répandue dans les fonds sablonneux et vaseux.
Olivier Le Pape
olivier.le.pape@agrocampus-ouest.fr
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