Algues vertes : la science face au raz de marée
En Bretagne, la prolifération des algues vertes est un sujet hautement inflammable. Retour sur une polémique entre science et société.
Plus d’un demi-siècle que les marées vertes divisent l’opinion publique… Chaque année, ces échouages saisonniers1 déversent leurs lots de désagréments et d’inquiétudes sur les côtes bretonnes. Dans certaines baies du Finistère et des Côtes-d’Armor ainsi que dans des vasières du Morbihan, l’accumulation d’algues en putréfaction, généralement vertes mais parfois brunes ou rouges, génère de l’hydrogène sulfuré. Ce gaz malodorant est connu pour sa toxicité à fortes doses2. Malgré une succession de mesures, la persistance de ce spectacle indésirable continue d’empoisonner les relations entre associations environnementales, syndicats agricoles et institutions régionales. Mais qu’en dit la science ?
Origine agricole
Pour les biologistes, le mystère entourant les causes du phénomène est levé depuis longtemps. Depuis les années 1950, les marées vertes ont fait l'objet de nombreuses études à travers le monde, de la lagune de Venise aux rivages du Sud-Est australien, en passant par les plages des Caraïbes et la baie de Qingdao en Chine. À Brest, Alain Ménesguen a été l’un des premiers chercheurs français à se pencher sur le cas breton. Retraité de l’Ifremer3 depuis 2018, il raconte comment ses recherches l’ont plongé dans une controverse qui dépasse le domaine scientifique : « En Bretagne, les premières marées vertes sont apparues dans les années 1960. Les algues responsables, des ulves4, n’étaient pourtant pas nouvelles. Au contraire, elles étaient bien connues ! Jusque-là non invasives, pourquoi ont-elles proliféré aussi brusquement ? Pourquoi se sont-elles accumulées sur certains estrans, malgré le balayage quotidien des marées ? C’était une véritable énigme. »
Lorsqu’Alain Ménesguen et son collègue Jean-Yves Piriou ont commencé à étudier le sujet en 1986, la contestation des nuisances enflait déjà depuis une quinzaine d’années. En collaboration avec le Ceva5, créé en 1982 pour collecter des données sur les algues, les deux chercheurs ont modélisé les écosystèmes côtiers et analysé les caractéristiques physiologiques des organismes incriminés. « Nous avons rapidement établi que leur prolifération était due à une augmentation brusque de la concentration des nitrates6 dans l’eau. » Le duo de chercheurs a identifié l’origine de cette pollution sans difficulté : « Depuis 1950, l’industrialisation de l’agriculture a considérablement accru le recours aux engrais azotés. En parallèle, l’intensification de l’élevage a augmenté le volume des déjections animales, également riches en azote. » Dans les deux cas, les nutriments en excès ruissellent jusqu’aux cours d’eau qui les charrient sous forme de nitrates jusqu’à la mer.
HIMMEL SWIESE / ADOBE STOCK
Les ulves sont les algues responsables des marées vertes, apparues dans les années 1960 en Bretagne. Elles sont bien connues des scientifiques et sont communément nommées “laitues de mer”.
Mais comment expliquer l’absence de prolifération de ces algues à l’embouchure de certaines rivières ainsi polluées ? « Nos recherches ont montré que cela dépend de la topographie du site. Dans les baies peu profondes et confinées, l’effet des marées ne suffit pas à disperser les dépôts massifs. » Les uns après les autres, les résultats obtenus par les spécialistes de l’Ifremer ont toujours été approuvés par la communauté scientifique. « Nous avions compris l’essentiel du phénomène dès le milieu des années 1990. Ce niveau de connaissances a été atteint très rapidement par rapport à celui d’autres pollutions industrielles. »
Mesures inefficaces
Seulement, ces découvertes n’ont pas suffi à convaincre les élus. « Nos conclusions étaient parfaitement claires : le problème vient des nitrates. Et pourtant, les politiques publiques ont d’abord essayé de le résoudre en s’attaquant aux phosphates. » Un choix qu’Alain Ménesguen explique sans cautionner. « À l’époque, de nombreux lacs en Europe et aux États-Unis étaient envahis par des algues vertes unicellulaires stimulées par des concentrations élevées en phosphates. Cette pollution d’origine urbaine, notamment liée à la composition des lessives, était déjà très documentée. » Quel rapport entre les algues microscopiques qui prolifèrent en eau douce et les grandes algues qui pullulent dans l’eau de mer ? « Il n’y en a aucun, déplore le biologiste. D’où l’inefficacité de ces mesures. » Il considère que les stratégies de lutte contre les nitrates ont été tardives et insuffisantes.
« La confusion avec les phosphates a longtemps été entretenue par l’industrie agro-alimentaire », analyse Alix Levain, anthropologue CNRS à l’Université de Bretagne occidentale. Depuis douze ans, la chercheuse étudie les conséquences sociales des marées vertes sur les personnes et les organisations investies dans le débat7. « Tout le monde n'évalue pas les choses de la même façon selon son rapport à l’agriculture, sa sensibilité aux enjeux écologiques, ses intérêts économiques ou les conséquences sur son quotidien. » Pour les industriels, la réduction drastique des concentrations en nitrates risquait de remettre en question le modèle agricole breton. « Certains ont d’ailleurs financé des études privées et utilisé leurs résultats pour nourrir des discours pseudo-scientifiques. Ces argumentaires ont discrédité le travail des chercheurs de l’Ifremer et de l’Inrae8 auprès des syndicats agricoles. »
Multitude de défis
Aujourd’hui encore, beaucoup de citoyens continuent de douter du lien entre nitrates et marées vertes. Dans le cadre de ses enquêtes, Alix Levain constate une forte demande de recherches scientifiques, comme si la question n’était pas encore tranchée : « Cet appel à la science reflète bien plus la vivacité de la polémique que l’état des connaissances. Il n’y a jamais eu de controverse scientifique à propos des marées vertes.9»
Reste néanmoins une multitude de défis à relever pour accompagner le secteur agricole vers des pratiques moins polluantes. Parmi les solutions les plus médiatisées, les projets de méthanisation du lisier promettent de valoriser les déchets azotés grâce à un procédé de fermentation générateur d’énergie. La méthanisation des algues est elle aussi à l’étude. Une perspective qui ne convainc pas Alain Ménesguen : « Il faudrait plutôt diminuer les fuites d’azote à la source, en réduisant le cheptel et le recours aux engrais chimiques dans les bassins versants des huit baies les plus affectées10. Cela ne concernerait que 7 % de la surface agricole utile en Bretagne. » Pour Alix Levain, le blocage se situe ailleurs : « Les autorités publiques misent sur des solutions d’ingénierie alors que le nœud du problème est de nature économique et politique. Heureusement, les projets de recherche impliquent de plus en plus les sciences humaines et sociales pour penser l’agriculture de demain. »
1. Entre le printemps et l’automne.
2. Risque d’asphyxie mortelle à partir de 1 000 ppm.
3. Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer.
4. Communément appelées “laitues de mer”.
5. Centre d’étude et de valorisation des algues.
6. Molécules formées à partir d’un atome d’azote et trois atomes d’oxygène.
7. Riverains, professions agricoles, administrations, scientifiques etc.
8. Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement.
9. En 2012, une mission inter-ministérielle dirigée par Bernard Chevassus-au-Louis a notamment validé le rôle du nitrate dans les marées vertes.
10. Zones définies par le plan gouvernemental de lutte contre les algues vertes : baies de la Fresnaye, de Saint-Brieuc, de Douarnenez, de Concarneau et de Saint-Michel-en-Grève et anses de Locquirec, de l’Horn-Guillec et de Guissény.
TOUT LE DOSSIER
du magazine Sciences Ouest