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MAEL GARRIN

Les insectes en chute libre

N° 398 - Publié le 24 mars 2022

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Qu’ils peuplent les mares ou les prairies, les insectes disparaissent partout dans le monde. Entre déforestation, pesticides ou encore pollution lumineuse, les causes de ce déclin sont multiples.

Nous en connaissons déjà plus d’un million d’espèces. Armés de leurs six pattes et de leurs deux antennes, les insectes représentent plus de 85 % de la diversité animale de la planète… Et il resterait plus de cinq millions d’espèces à découvrir ! Mais derrière ces chiffres vertigineux se cache une autre réalité, celle de leur disparition. Observons les pare-brise de nos voitures ! Ils ne sont plus criblés de traces d’insectes. Ces dernières années, des études ont confirmé leur déclin. En Allemagne, dans des zones pourtant protégées, la bio-masse1 d’insectes a diminué jusqu’à 75 % en seulement trente ans. De l’autre côté de l’Atlantique, au-dessus des grands lacs américains, l’envol des nuées d’éphémères2 s’est réduit de plus de 50 % depuis le début des années 2000. Des pertes similaires ont été mesurées chez les pollinisateurs en Grande-Bretagne.
Ce déclin est observable partout : dans les régions tempérées, aux tropiques, et même au sein de la zone arctique.

Destruction des habitats

À l’échelle mondiale, le massacre des zones forestières représente la première cause du déclin. La disparition de ces territoires touche même les insectes comme les blattes qui semblent, à première vue, s’adapter aux milieux urbains.
« Ce constat est trompeur car il existe plus de 4 000 espèces de blattes, mais seule une infime partie est présente dans les villes », explique Joan van Baaren, écologue et directrice du laboratoire Ecobio3 à Rennes. Les autres vivent principalement en forêt, subissant donc de plein fouet la disparition de leur milieu de vie. « Tous les habitats naturels connaissent le même sort. Aujourd’hui, plus de 85 % des zones humides et 70 % des prairies ont disparu. »
En France, le problème est tout autre puisque la surface forestière a doublé ces deux derniers siècles4. « Ici, la disparition des insectes est principalement liée aux pesticides5 », déclare Joan van Baaren. Toxiques par définition, les insecticides visent à lutter contre les insectes qui s’attaquent aux cultures, mais ils causent la mort de bien d’autres espèces. Par exemple, certains pesticides réduisent les populations de pucerons. Or les coccinelles, prédateurs de ces petits suceurs de sève, en pâtissent aussi et sont moins nombreuses l’année suivante… Un phénomène qui incite à utiliser de plus en plus de produits phytosanitaires.

JEAN-CLAUDE MOSCHETTI / ECOBIO / CNRS  PHOTOTHÈQUE
Écologue à Rennes, Joan van Baaren s'intéresse aux différentes causes du déclin des insectes.

Ces substances ont aussi des effets néfastes à des doses sublétales6 car elles perturbent le comportement des insectes, les rendant incapables de se nourrir ou de se reproduire. Et les mesures politiques ne semblent pas aller dans le bon sens. En témoigne la polémique autour des néonicotinoïdes, interdits en France dès 2018 mais à nouveau autorisés depuis quelques mois pour la culture des betteraves sucrières. Selon l’écologue, « cette réintroduction est une catastrophe. »
Malheureusement, les causes du déclin en lien avec l’agriculture ne s’arrêtent pas là. Les antibiotiques administrés aux animaux d’élevage se retrouvent dans leurs excréments, dont se nourrissent certains insectes comme les bousiers, ce qui provoque leur mort. Et d’autres facteurs alourdissent le bilan, tels que les grandes routes qui condamnent les insectes à vivre sur de petits territoires segmentés en tronçons. Cela entraîne de la consanguinité, prémice d’un déclin à venir. La pollution lumineuse est également fautive. Les papillons de nuit sont inlassablement attirés par la lumière, et sont incapables d’y résister.
« Leur vie est perturbée : ils ne peuvent plus trouver leurs proies ou leurs partenaires sexuels », explique Joan van Baaren.

Des espèces peu étudiées

Le constat est inquiétant, mais il n’y a pas encore suffisamment de données pour évaluer l’ampleur des dégâts à l’échelle de la planète. Et pour cause, comptabiliser les insectes reste une pratique relativement rare. « Il est impossible d’attester un réel déclin sur quelques années. Il faut un recul d’au moins une ou deux décennies. Les fluctuations d’un printemps à l’autre peuvent être liées à de nombreux facteurs extérieurs, comme la météo », explique Mael Garrin, chargé d’études au Gretia7 à Rennes. De plus, les relevés sur le terrain ne logent pas tous les insectes à la même enseigne. « Certaines familles d'hyménoptères8 ne comptent qu’une poignée de spécialistes dans le monde. » À l’inverse, les papillons de jour sont scrutés de près par plusieurs centaines de personnes rien qu’en France, car ces espèces se distinguent facilement à l’œil nu. Il existe ainsi des données sur les papillons en Bretagne qui remontent au milieu du 19e siècle9. « Sur les 89 espèces recensées, environ 25 % ont très fortement décliné et trois ont totalement disparu », confie Mael Garrin.

Laisser les “mauvaises herbes”

Si la disparition des insectes se poursuit, la vie humaine en sera chamboulée. Car ils nous rendent des services indispensables… et d’une qualité inégalable. À commencer par les pollinisateurs. Le constat est clair : « Si la pollinisation ne se fait plus de manière efficace, nous mourrons de faim », alerte Joan van Baaren. Face à l’urgence, des alternatives tentent d’émerger. Certains agriculteurs testent la pollinisation via des drones, des tracteurs ou encore à la main. « Mais ces techniques sont coûteuses et ne permettent pas toujours la fécondation de la fleur au bon stade physiologique. »

Comment agir face à cette hécatombe ? L’année dernière, l’Académie des sciences préconisait deux grandes mesures : réduire l’utilisation des insecticides, en renforçant la présence d’ennemis naturels10 des ravageurs, et préserver les habitats (prairies, forêts, mares d’eau douce…) qui servent de refuges aux insectes. Et pour les territoires plus artificialisés comme les zones agricoles, Joan van Baaren suggère de ne plus détruire ce qu’on appelle les “mauvaises herbes”. « Leurs fleurs sont essentielles aux abeilles sauvages. Près des champs, l’ajout de bandes fleuries permet à toute une diversité d’insectes de s’y épanouir. » En revanche, attention à ne pas planter n’importe quoi. Des végétaux exotiques ne feraient qu’aggraver le problème. Il faut privilégier la flore locale pour être sûr de favoriser les espèces du coin !

Pour aller plus loin

BENJAMIN ROBERT

1. Masse des êtres vivants présents dans un écosystème.
2. Ces insectes volants ne vivent que quelques heures après avoir quitté leur état larvaire.
3. Écosystèmes, biodiversité, évolution (CNRS, Université de Rennes 1).
4. La forêt française s’étendait sur 9 millions d’hectares en 1830, puis 14 millions en 1985, pour atteindre les 17 millions aujourd’hui.
5. Ce terme regroupe les insecticides, les fongicides, ou encore les herbicides.
6. Il s’agit d'une quantité un peu inférieure à la dose mortelle.
7. Groupe d'étude des invertébrés armoricains.
8. Ils possèdent quatre ailes, avec une séparation souvent très fine entre le thorax et l’abdomen (abeilles, guêpes, frelons, etc.).
9. Ces informations ont permis la publication en 2017 de l’Atlas des papillons diurnes de Bretagne.
10. Autres insectes, oiseaux, chauves-souris, etc.

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