En immersion dans un tchat de prévention du suicide
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Les jeunes confient plus volontiers leur souffrance par écrit. Pour mieux comprendre les particularités de ce support, les chercheurs tentent de lire entre les lignes…
Les chiffres de SOS Amitié sont sans appel : les plateformes d’écoute de cette association de prévention des conduites suicidaires ont enregistré une hausse de 30 % des interactions depuis le début de la pandémie. « Les bénévoles peuvent être contactés par plusieurs canaux : téléphone, mail et tchat1. Ce dernier est privilégié par les adolescents et jeunes adultes. Ils y trouvent un cadre sécurisant, propice à la confidence. » D’après Gudrun Ledegen, chercheuse au laboratoire Prefics2 de l’Université Rennes 2, les archives de SOS Amitié renferment de précieux enseignements pour la prise en charge des souffrances psychiques. Gudrun Ledegen n’est pourtant ni médecin, ni psychologue. « Je suis socio-linguiste, c’est-à-dire que j’étudie le langage tel qu’il est utilisé dans la vie courante, et pas dans les livres de grammaire. »
Le choix des mots
Cette néerlandophone originaire de Belgique a appris le français à son arrivée dans l’Hexagone pour ses études. Elle analyse aujourd’hui le choix des mots, les tournures de phrases et les représentations qui y sont associées. « Le tchat de SOS Amitié garantit l’anonymat de chaque interlocuteur, ce qui semble faciliter les conversations autour de sujets difficiles. Il préserve un équilibre délicat entre distance et empathie. » Afin d’éviter de tisser des liens personnels, les bénévoles ont pour consigne de maintenir un niveau de langage formel. Mais est-ce le plus adapté pour s’adresser à des jeunes en détresse ?
Pour aider les bénévoles à s’améliorer, Gudrun Ledegen et son équipe décortiquent depuis quatre ans3 les archives du tchat de SOS Amitié : autrement dit, des centaines de milliers de pages ! Les socio-linguistes et analystes de discours collaborent avec des chercheurs en informatique pour étiqueter, classer et comparer les conversations. « Nous utilisons notamment un logiciel de textométrie qui identifie à la fois le vocabulaire et les structures grammaticales. Ce qui saute aux yeux, c’est que les jeunes utilisent eux aussi des tournures de phrases particulièrement formelles, bien plus qu’à l’oral ou que sur d’autres tchats. Cela prouve qu’ils apprécient les modalités de ces échanges. Leur formalisme a un effet rassurant. »
Réalisation d’entretiens
Pour les bénévoles, souvent plus âgés que leurs correspondants, l’utilisation de la messagerie instantanée est un défi. Mais d’après la chercheuse, ce décalage est aussi un atout : « Les jeunes viennent solliciter l’épaule d’un adulte, comme si c'était celle d’un parent. » Prochaine étape ? L’équipe de recherche va réaliser des entretiens auprès des bénévoles et de leurs formateurs à Nantes… avant de se pencher sur les archives collectées pendant la pandémie.
1. Interface de messagerie instantanée.
2. Pôle de recherche francophonies, interculturel, communication, sociolinguistique.
3. Dans le cadre d'un projet de recherche labellisé par la Maison des sciences de l’Homme en Bretagne (MSHB).
Gudrun Ledegen
gudrun.ledegen@univ-rennes2.fr
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