S’augmenter… jusqu'où ?
L'Homme augmenté, fantasme ou réalité ?
Les plus gros freins aux technologies d’augmentation humaine ne viendront peut-être pas de la science. Des chercheurs explorent déjà les limites éthiques et politiques.
« Lorsque l’on s'interroge sur les conséquences sociales de certaines technologies, il est important d’éviter les discours binaires sur le progrès technique, avertit d’emblée la philosophe Léna Dormeau, chercheuse associée au laboratoire Prefics1 de l’Université Rennes 2. Rappelons que l’augmentation humaine est un spectre qui va du port de lunettes à la quête d’immortalité. Je suggère de se poser plutôt la question suivante : à partir de quand l’augmentation de certains devient-elle délétère pour les autres ? » Selon cette spécialiste des rapports de domination, les nouvelles technologies, aussi révolutionnaires soient-elles, ne génèrent pas de nouveaux enjeux politiques. « Elles ont tendance à amplifier les inégalités déjà existantes. Il y a un risque de clivage entre les personnes qui auront les moyens de s’augmenter et celles qui ne les auront pas. Mais la racine du problème ne se trouve pas dans la technologie elle-même, elle réside dans notre modèle de société. »
Le piège de l'exigence
Dans son ouvrage Le mythe de l'humain augmenté2, le sociologue Nicolas Le Dévédec propose un autre éclairage. Originaire du Morbihan, ce chercheur désormais installé à Montréal a étudié “l’augmentation médicamenteuse” pratiquée par certains étudiants et le personnel médical en Amérique du Nord.
« De nombreuses personnes sans pathologie connue ont recours aux médicaments psychostimulants3 pour tenir le rythme. Il s’agit d’une forme de dopage aussi répandue que taboue. » Pour le spécialiste, la banalisation des technologies d'augmentation ne libère pas nécessairement les individus de leurs limites physiques ou intellectuelles. « Au contraire, l’Homme augmenté pourrait se retrouver pris au piège d’une société de plus en plus exigeante, où il faudrait sans cesse améliorer sa productivité. » À rebours de sa consœur, Nicolas Le Dévédec émet l’hypothèse que les classes sociales les plus éloignées de cette course à la performance pourraient bénéficier du privilège de la tranquillité.
Derniers remparts
En cas de dérives, les citoyens pourront-ils être protégés ? « Il y a une différence entre les considérations éthiques qui estiment ce qui devrait ou non être permis et l’état du droit qui exprime ce que la loi permet, souligne Quentin Le Pluard4, doctorant en droit privé à l’Université de Bretagne Occidentale. Bien que plusieurs postures éthiques puissent coexister, il n'y a qu’une seule position légale. » Dans le cadre de ses travaux sur le transhumanisme, le chercheur a identifié des zones “sacrées” : des limites éthiques que la loi rend théoriquement infranchissables. « Par exemple, la manipulation du génome humain est strictement interdite. Cette décision repose sur la notion de risque : que se passerait-il si l’espèce humaine se scindait en deux ? Pour autant, la loi bioéthique de 2021 vient d’autoriser l’injection de génome humain dans des embryons animaux5. La limite est donc dangereusement proche. » Est-ce à dire qu’elle sera un jour franchie ?
1. Pôle de recherche francophonies, interculturel, communication, sociolinguistique.
2. Paru en 2021 aux éditions Écosociété.
3. Comme la ritaline, contre les troubles de l’attention.
4. Lire Sciences Ouest n°392, oct. 2021.
5. Mais pas l’inverse.
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