DOSSIER
L’ILLUSTRE FABRIQUE

L’Homme augmenté, fantasme ou réalité ?

N° 397 - Publié le 23 février 2022

Tout droit sorti de l’imaginaire collectif, l’Homme augmenté est pourtant bel et bien réel. Cet individu aux facultés décuplées existe depuis plusieurs siècles. Il se mue au gré des évolutions technologiques.

Surmonter le vieillissement, greffer une tête humaine sur un autre corps1, ou même corriger les aléas génétiques… sera peut-être un jour possible. Les avancées technologiques permettent d’accroître les capacités humaines et d’obtenir un être capable de défier les limites biologiques. Cela dépasse la fiction !
Créer un tel individu, c’est l’un des projets du courant transhumaniste. Ce mouvement né aux États-Unis dans les années 80 est aujourd’hui incarné par l’Américain Elon Musk, fondateur de Space X et de Tesla, et par le Français Laurent Alexandre, urologue à l’origine de Doctissimo. « Ils n’acceptent pas l’état biologique qui est de naître, de croître, de se reproduire et de mourir. Pour eux, le vieillissement est une pathologie dont il faudrait guérir », explique François Loth, philosophe à l’Université de Rennes 1. Pour élargir le potentiel humain, les transhumanistes soutiennent fermement le développement de techniques qui aident à surpasser les lacunes intellectuelles et cognitives. Ils sont également en faveur des thérapies de prolongation de la vie et de nombreux autres moyens de modification et d’amélioration possibles de l’être humain2. Celles et ceux qui bénéficient de ces technologies sont qualifiés d’hommes augmentés car ils dépassent les normes.

Courir plus longtemps

Mais concrètement, de tels dispositifs d’augmentation existent-ils ? « Il y a déjà sur le marché des stimulateurs électriques externes dotés de trois électrodes qui permettent de courir plus longtemps », constate Pierre Jannin, directeur de recherche spécialisé en neurochirurgie assistée par ordinateur à Rennes3. Plus encore, la compagnie Neuralink d’Elon Musk recrute d’ores et déjà des volontaires pour expérimenter l’implantation de puces électroniques dans le cerveau qui, selon lui, pourraient soigner la dépression, la paralysie ou serviraient à enregistrer ses souvenirs dans un cloud pour les consulter à l’infini. Enfin, dès 2004, l’artiste britannique Neil Harbisson est devenu le premier cyborg de l’Histoire. Souffrant d’achromatopsie (il ne voit qu’en noir et blanc), il a fabriqué une caméra reliée à son cerveau qui transforme les couleurs du spectre de lumière en sons. Cette liste d’exemples est non-exhaustive et il existe une multitude d’appareils externes, numériques, mécaniques ou même de procédés de modification génétique qui permettent d’augmenter l’être humain.

CC BY-SA 4.0 / DAN WILTON
Neil Harbisson ne voit qu'en noir et blanc. C'est pourquoi il a fabriqué une caméra reliée à son cerveau qui transforme les couleurs en sons.

Parmi cette myriade de nouvelles technologies, il s’avère parfois difficile de discerner celles qui augmentent de celles qui réparent. Dans le cas de Neil Harbisson, sa caméra lui permet d’avoir conscience des couleurs qui l’entourent et donc d’atteindre quelque chose d’admis comme ordinaire par la société. Alors, est-il un homme réparé ou augmenté ? S’il est difficile de tracer une limite claire entre ces deux concepts, c’est parce qu’ils sont poreux et évoluent au fil du temps.

Dépasser la normalité

Lorsque les premières lunettes furent conçues au 14e siècle en Italie, elles permettaient de dépasser la normalité de l’époque qui était de se contenter de ses capacités visuelles. Leurs propriétaires étaient alors augmentés. Aujourd’hui, il est commun de porter des lunettes ou d’avoir recours à d’autres moyens pour avoir une vue de 10/10e. Une personne qui en porte est donc réparée. En revanche, elle serait augmentée si elle se greffait des yeux synthétiques permettant d’avoir 20/10e d’acuité visuelle. 
Somme toute, le but médical visé diffère entre l’Homme réparé et celui augmenté. Le premier voit la médecine comme un moyen pour améliorer son bien-être, tandis que le second la considère comme un moyen pour une fin. « Ce dernier concept de la santé ouvre le champ des possibles : trier les embryons, allonger l’espérance de vie, ou encore choisir la couleur des yeux de ses enfants », énumère le philosophe rennais. L’implantation permanente d’électrodes dans le cerveau pour limiter les mouvements associés à la maladie de Parkinson relève quant à elle de la réparation. « En effet, nous visons à diminuer ou supprimer les symptômes », explique Marco Corniola, le neurochirurgien en charge de cette opération au CHU de Rennes. « Cette chirurgie aide à mieux soigner », ajoute son co-équipier Pierre Jannin, qui travaille à l’amélioration de ces techniques de stimulations cérébrales profondes.

Considérations éthiques

Contrairement à l’Homme réparé, l’Homme augmenté implique de plus grandes considérations éthiques et philosophiques. Et avant de se lancer dans ce grand dessein qui est d’augmenter l’humanité, il faut en analyser les bénéfices et les risques à l’échelle individuelle et de la société. « Pourquoi a-t-on besoin d’une vision augmentée ? Que va devenir la normalité et comment cela va affecter ma personne et notre monde ? », s’interroge Pierre Jannin. Quelle sera la nouvelle définition d’un humain ? « Pour les transhumanistes, il est essentiellement un esprit pouvant être séparé d’un corps qui peut se métamorphoser à l’infini », fait remarquer François Loth.
Il est clair que la notion d’Homme augmenté soulève une multitude d’interrogations. Certaines restent encore sans réponse et d’autres suscitent de vives réactions. Si la société ne garde pas le contrôle de ce projet, de nombreuses dérives risquent d’apparaître. Par exemple, la diversité humaine peut être menacée si certains traits sont systématiquement gommés ou privilégiés. Puis, les techniques d’augmentation doivent également être rendues accessibles à tout le monde, au risque de creuser les inégalités. Après tout, les bioconservateurs4 identifient l’Homme augmenté comme un danger pour l’humanité, tandis que les biolibéraux5 le voient comme un moyen d’offrir aux individus un large choix personnel sur la façon dont ils mènent leur vie.
Une chose est sûre, l’évolution technologique a amorcé notre augmentation. Dans quelques décennies, l’être humain d’aujourd’hui pourrait être complètement dépassé. De fait, il est essentiel de donner les clés au plus grand nombre afin que chacun soit en mesure de décrypter cette transition.

Pour aller plus loin

PAULE-ÉMILIE RUY

1. Greffe déjà réalisée sur des cadavres en 2017.
2. Selon la déclaration du transhumanisme de 1998.
3. Au sein de l’unité Medicis du LTSI (Inserm, Université de Rennes 1).
4. Opposants au mouvement transhumaniste et aux techniques d'amélioration du corps qui y sont associées.
5. Personnes qui sont en faveur de la modification de l'être humain.

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