Ils décodent le processus de créativité

Grand angle

N° 397 - Publié le 23 février 2022
LAURENT GUIZARD
Marc Vérin, Fatima Chhade et Mahmoud Hassan s'intéressent à l'activité cérébrale d'une personne lorsqu'elle crée.

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Que se passe-t-il dans notre cerveau quand on crée ? Une équipe de neuroscientifiques à Rennes tente de répondre à cette question.

Être créatif est une qualité recherchée. Que ce soit dans le monde de l’entreprise, de l’industrie ou de l'art, les personnes capables de s’adapter, d’élaborer de nouveaux concepts ou de construire des projets sont très précieuses. « La créativité est la production de nouvelles choses en accord avec un contexte particulier, définit Mahmoud Hassan, chercheur à l’Institut des neurosciences cliniques de Rennes et spécialisé dans l’analyse du signal cérébral. Pour qu’une idée, un concept ou une production artistique soient créatifs, ils doivent être originaux en se distinguant de ce qui existe déjà et adaptés aux contraintes de l’environnement dans lequel ils s’inscrivent. »

Trois circuits neuronaux

Lorsque nous créons, plusieurs régions de notre cerveau communiquent ensemble de manière très rapide : de l’ordre de la dizaine de millisecondes ! « Le processus créatif mobilise trois circuits neuronaux et des noyaux centraux. L’ensemble est activé par la dopamine », explique Marc Vérin, neurologue au CHU de Rennes et spécialiste de la maladie de Parkinson. La dopamine est un messager chimique qui assure la transmission de l’information d’une cellule nerveuse à une autre. « C’est elle qui nous donne envie de créer et qui maintient cet état. » Lors d’exercices de créativité, il y a d’abord une phase de préparation pendant laquelle nous réfléchissons à des expériences passées. Puis vient la phase d’incubation où des idées surviennent de façon inattendue. « C’est le circuit du mode par défaut qui s’active. Il permet l’association d’idées quand nous avons l’impression de ne rien faire. » Vient ensuite l’inspiration, le fameux “Eurêka !”. « Cela résulte de l’action du réseau de saillance1 qui sélectionne les idées pertinentes. » Enfin, notre cerveau vérifie que les idées sélectionnées sont réalisables en consultant les noyaux centraux : « Ce sont des neurones qui portent l’expertise de ce que nous savons faire sans même y réfléchir, comme marcher, penser ou ressentir. » Le réseau exécutif se charge alors de la planification et la réalisation des idées.

Visualiser les zones de création

« Grâce à l’imagerie cérébrale par IRM, ces réseaux ont pu être décrits, indique Mahmoud Hassan. Ce que nous ignorons c’est comment ils dialoguent entre eux et à quel moment. » Identifier ce mystère est l’objet de la thèse de Fatima Chhade, doctorante en neurosciences à l’Université de Rennes 1. « La première étape vise à créer un modèle normatif décrivant le processus créatif chez des individus sains », détaille-t-elle. Pour cela, l’équipe2 a fait appel à une centaine de personnes, âgées de 18 à 68 ans, qui se livrent à une expérience bien particulière… « Un casque contenant 256 électrodes est placé sur la tête de chaque participant, décrit la doctorante. Il est relié à un électroencéphalogramme à haute résolution (EEG-HR) qui renseigne sur l’activité électrique du cerveau toutes les millisecondes. » Cette information est ensuite traduite en images par Mahmoud Hassan : « Ainsi, nous sommes capables de visualiser en temps réel les zones activées par le cerveau lorsqu’un individu crée. »

DR

Un casque de 256 électrodes permet de visualiser en direct les zones du cerveau sollicitées.

Maladie de Parkinson

En parallèle, Fatima Chhade soumet les participants à un test de pensée divergente. Il s’agit de présenter un objet de la vie quotidienne aux participants, comme un miroir ou un carton, et de leur demander d’identifier de nouvelles applications possibles. « En fonction du nombre d’idées données, de la catégorie à laquelle elles appartiennent et de leur originalité, chaque personne se voit attribuer un score correspondant à son niveau de créativité, détaille la doctorante. Les personnes les plus créatives possèdent une connectivité cérébrale plus performante, soit des réseaux mieux connectés. » Les scores de créativité de chaque participant sont comparés à l’imagerie obtenue par l’EEG-HR. « Si les résultats de ces deux analyses concourent, il serait possible à terme de savoir, directement grâce à l’image, si une personne est plus ou moins créative », s’enthousiasme Mahmoud Hassan.

L’identification de ces marqueurs sera très importante pour prédire l’évolution de certaines maladies neurodégénératives, comme la maladie de Parkinson. Elle se caractérise par un dysfonctionnement des neurones responsables de la sécrétion de dopamine. Résultat : le cerveau est moins créatif. Fatima Chhade a déjà rencontré 25 personnes atteintes de Parkinson : « Leurs résultats aux tests de comportement et d’imagerie sont comparés à des individus sains de même tranche d’âge. » L’imagerie dynamique par EEG-HR permettra notamment de comparer les réseaux cérébraux utilisés par une personne atteinte de Parkinson et un individu sain. « Lorsque des neurones dysfonctionnent, le cerveau se réorganise et établit de nouveaux circuits. Si nous réussissons à caractériser, grâce à l’EEG, le modèle de fonctionnement normal du cerveau, nous pourrons plus rapidement identifier lorsqu’une personne est malade et adapter le traitement en conséquence », conclut Marc Vérin.

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