Les sommets de Lucie Jarrige

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N° 396 - Publié le 27 janvier 2022
DIMITRIS TOSIDIS / IFSC

Chercheuse en chimie au CNRS, Lucie Jarrige, 31 ans, est aussi quadruple championne du monde d’handi-escalade. Une rencontre stimulante.

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Ses journées commencent à 5 h par une séance d’abdominaux. Lucie Jarrige a un rythme de vie effréné : à peine fini le sport, elle enchaîne avec sa journée à l’ENSCR1. Car, de 8 à 19 h, Lucie est scientifique : elle est chargée de recherche au CNRS, en chimie organique2. Elle étudie la métathèse d’oléfines, une réaction chimique très utilisée dans l’industrie et la recherche pour la fabrication de médicaments, de polymères, de parfums… « Cette réaction est catalysée par des métaux rares, comme le ruthénium. Mes recherches consistent à les remplacer par du fer. Cette alternative pourrait diviser par plus de mille le coût de la réaction ! » Ce que Lucie aime tant dans la recherche fondamentale, « c’est la liberté. » Pourtant, elle ne s’est pas toujours destinée à ce métier. « Au départ, je voulais être pharmacienne », se souvient-elle.

Un cancer à 15 ans

La jeune fille a été lycéenne à Agen, dans son sud-ouest natal dont elle garde un accent chantant. Une adolescence comme une autre, jusqu’à ce qu’on lui diagnostique un cancer des os à l’âge de 15 ans. « J’ai été soignée par chimiothérapie, mais j’ai fait une infection au staphylocoque doré. » Sa jambe gauche doit alors être amputée. « C’est très violent, il y a beaucoup d’incompréhension. Pourquoi moi et pas un autre ? N’ayant pas la réponse à toutes mes questions, j’ai décidé de me battre. J’avais la chance d’être entourée de ma famille », confie-t-elle. L'épreuve renforce son caractère, déjà bien trempé selon son père. Elle poursuit sa scolarité et s’inscrit à l’université, mais fait une rechute. « Mon temps à l’hôpital m’a permis d’échanger avec des professionnels de la santé. J’ai compris que les médicaments ne sont rien d’autre que des molécules chimiques. C’est ce qui m’a dirigée vers cette discipline pour en inventer de nouvelles. » Remise de son cancer, elle reprend ses études en 2009. En parallèle, Lucie se remet au sport, d’abord avec la natation qu’elle pratique pendant 3 ans en compétition avant d’arrêter sur un coup de tête. Arrivée à Paris pour sa thèse à l’ICSN3, elle se met à l’escalade tout aussi subitement en 2013. « J’ai fait ma première compétition d’handi-escalade en 2015, et l’année suivante j’ai décroché mon premier titre de championne du monde. » Elle réitère cet exploit en 2018, 2019 et 2021.

Seule face au mur

« J’aime la compétition parce que c’est un défi avec soi-même. En escalade, je suis seule face à un mur, uniquement avec mes muscles et mon cerveau pour grimper le plus haut possible. » La dépense physique, Lucie en a besoin pour son équilibre mental. « Je m’entraîne 3 à 4 jours par semaine, quand ce n’est pas 5 ou 6. Mais je ne veux pas compter les heures que j’y consacre », plaisante-t-elle. Entre prix sportifs et récompenses pour ses recherches4, où s’arrêtera-t-elle ? « Nulle part, je compte bien continuer à oser ! C’est d’ailleurs un message que je souhaite transmettre aux jeunes : n’ayez pas peur d’être ambitieux. » Pour 2022, Lucie s’est fixée un unique objectif… refaire du vélo.

SALOMÉ REMAUD

1. École nationale supérieure de chimie de Rennes.
2. Dans l’équipe “Organométalliques : matériaux et catalyse” de l’Institut des sciences chimiques de Rennes.
3. Institut de chimie des substances naturelles.
4. Elle obtient notamment en 2017 la bourse L’Oréal-Unesco “For women in science” récompensant ses travaux de thèse.

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